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12/03/2008

" ... Autrefois De Ce Mal, Ils Mouraient A Trente Ans ..."

Je me souviens de toi, Serge.
Un géant. Taille patron. Impressionnant.
Tu les avais tous connus les cadors.
Ceux de la radio.
Tu me racontais. Tu m'aimais bien. Tu voulais que je comprenne. Quelque chose d'important. Que non, ce n'est pas comme cela que ça s'danse, garçon. T'as un foutu talent, mais tu n'en fais qu'à ta tête. C'est dommage ...

Et puis j'ai appris.
Que toi aussi.
Quand tu disparus, longtemps, trop, "perfusé" dans une chambre d'hôpital.

Quand tu en revins, j'étais au travail, absorbé par l'écriture d'une émission future.
J'entendis ta voix douce me dire :
"Bonjour Léo"

Je relevai la tête et je te vis.
La peau sur les os.
Ou l'inverse.

Surpris, comme paralysé, effrayé de te revoir ainsi, si maigre dans ce corps si grand, je te rendis le bonjour et ajoutai, bêtement :
"Comment ça va ?"

Oh non, as-tu pensé, pas lui, pas ça.
Le regard triste, désolé, déçu, tu m'as prié  :
"S'il te plait .."
Et je n'ai su quoi dire.
D'autre.

Nous nous sommes revus par la suite.
Tu habitais une maison à l'abri. De tout. Dans une forêt. Si tant est qu'il y ait des forêts en Provence.
Tu avais adopté un écureuil. Ou alors, c'était lui qui t'avait choisi.
Flo t'accompagnait. De douceur. Soulageait ta douleur.

Et puis tu es parti. Sans un bruit. Comme ça.
Toi, un géant.
Tu es tombé.
Il t'a fait la peau.
Les os.
Le Sida.


Un Ecureuil T'Avait Adopté


Sarrasin me parlait souvent de toi. Tout le temps.
Nous nous sommes croisés. Une fois, je n'ai pas oublié, à Paris. Un restaurant. Nous devions parler projets. De radio. Tu as vite vu que je ne savais pas.
Me vendre.

Je me souviens de ton regard. Fatigué. Mais bienveillant. Tu me faisais penser à Maurice Pialat. Un Pialat aimable, enfin, moins bourru quoi.
Si ton parcours inspirait le respect, c'est l'être que je voyais devant moi, qui me plaisait. Mais je ne savais pas le dire. Je me disais, la radio, les projets, mais quelle importance ! C'est toi que je voulais connaître. Je comprenais pourquoi Sarrasin parlait si souvent de toi. Tu étais sagesse, mais sans aucune complaisance. Tu savais regarder. Entendre. On ne pouvait pas te la faire, te raconter des barres.
Un géant, toi aussi.
Une montagne.

Et pourtant, elle a fini par te rattraper la salope, la maladie.
Toi !
Je ne comprenais pas.
Tu me semblais si solide.
Quand bien même devinais-je une faille, comme une blessure lointaine dans ton regard.

Quand tu es mort, je me souviens, un site fut ouvert sur le Net pour recueillir les derniers hommages.
Ils furent nombreux.
Je n'y participai pas. Mais je m'y suis rendu, souvent.

Tu te prénommais Marc et tu avais le nom d'un Sergent.


Marc .. 


Nous nous sommes connus dans les pires conditions possibles. Tu la protégeais, Caroline. Tu la protégeais de moi. Tu avais raison. Pourtant, Dieu sait si je l'aimais.
Mal, c'est vrai, mais je l'aimais.

A cette époque, épouvantable, je découvrais que l'on pouvait aimer, chérir deux êtres à la fois.
Ce qui, auparavant, m'avait toujours semblé improbable, impensable.
Et pourtant, si, oh comme c'était possible !
Possible, mais invivable.

Et toi, tu débarquais à ce moment-là, le pire, au moment où l'on fit le choix, où l'on trancha pour moi.
Et ce n'était pas Caroline.
Pourtant, j'étais là. Encore. Minable.
Tu me faisais comprendre qu'il ne fallait pas, non, ça n'était pas bien, qu'il fallait que je la laisse tranquille, que ça faisait trop mal.

Je pensais te détester Jean-Michel, mais en fait, c'est moi que je haïssais. D'être ainsi.
Défait.

J'appris ta mort quelques années plus tard.
Tu avais demandé à ton ami de t'aider, passer de l'autre côté, parce que non, tu ne voulais pas mourir comme ça, dans une chambre d'hôpital, décharné, émacié jusqu'à l'os.
Tu voulais mourir debout.
Beau et digne.
Chez toi.
Ton compagnon près de toi.

Ils t'ont acheté une page entière dans Libération.
Je me souviens qu'Adjani et Deneuve dont tu nous parlais souvent, que tu aimais, avaient signé au bas de cette page.


Tag Post Toi


Elle t'appelait Tatto.
C'est avec toi qu'elle avait découvert l'héroïne.
Le Sida aussi.
Quand elle me parlait de toi,
Françoise, j'entendais une histoire d'Amour ; j'entendais aussi, une longue descente aux enfers.

Lorsqu'elle est morte, ce
26 octobre 1991, tu es, je crois, la première personne que j'ai appelée. A qui j'ai téléphoné.
J'ai hésité cependant. Et puis, tout de même, ça me semblait évident.
Non ?

Je ne sais plus ce que je t'ai dit exactement, sans doute que ce serait bien que tu viennes, enfin, tu fais comme tu veux.
Tu n'as rien dit. Enfin, pas grand chose.
Et puis c'est tout.
Je ne t'ai jamais rencontré.

Des amis de Françoise me donnaient de tes nouvelles. Ta vie avait changé. Un peu d'alcool, certes, mais pour le reste, tu t'étais, comme on dit, rangé des voitures. Ca allait.
Et puis, le 23 novembre 1998, le téléphone sonne. C'est Jacques. Il m'apprend que voilà, toi aussi, au bout de 17 ans, tu es tombé.
Tu es mort. Évidemment pas du Sida. On ne meurt jamais du Sida. Mais d'un cancer, par exemple.
Toi, ce fut d'une cirrhose foudroyante. Tu es parti en trois mois. Même pas.

La veille, à Saint-Barth, la soeur jumelle de Françoise m'avait demandé si j'avais de tes nouvelles ...


Trois Doigts De Tatto


Parfois, souvent, je me demande pourquoi vous ?
Et pas moi ?

Vous, si différents, mais si solides, pour certains à ce point que vous étiez, vous m'apparaissiez insubmersibles, des géants.

Pourquoi vous ?
Et pas moi ?

Moi qui ne suis pas un géant.
Mais un petit mec.
Sans grande importance.
Désormais.

C'est à eux, Serge, Marc, Jean-Michel et Tatto, que je pensais en te regardant tout à l'heure, toi qui n'as pas d'âge.
Ou alors pas le même, selon que tu sois de face, de profil, de dos, penchée, acrobate ou pensive.

C'est à eux que je pensais
te regardant vider l'aquarium, ton fils à tes côtés, jouant avec l'épuisette, juché sur le tabouret en plastique blanc.
Vous étiez si beaux, si lumineux.

Comme toujours, j'étais, vous observant, émerveillé, mais triste aussi, infiniment triste.

Depuis que j'ai arrêté
de me vautrer dans l'inconsolable, de l'empoisonner, mon corps, de le noyer et moi avec, je me rends compte que l'amour que je te porte est immense, il est vrai, il est pur, il est sans limite, mais enfin, il est.

Et je me disais que voilà, sans doute, à moins que, tu vas partir.
Je ne sais pas quand.
Mais tu vas partir.
N'est-ce pas ?

Comment ?
Comment survivre à "ça" ?
Sans toi.
Sans lui.
Sans vous.
Comment vivre, ne serait-ce qu'en avoir l'envie, la force, après avoir rencontré, connu un tel bonheur ?
Sur le tard.
A 45 ans.
Comment vivre si ce bonheur-là me quitte ?

A moins que le monde, les gens, tout, ne m'inspirent plus, demain, qu'indifférence.

Mais peut-on vivre ainsi, longtemps, est-ce vivre qu'être indifférent à tout ce qui vous entoure, tout ce qui vous cerne ?
Ne finit-on par en crever plutôt que d'en mourir ?
Et dans l'indifférence la plus totale.

Mourir, crever petitement, indigne des géants qu'étaient Serge, Marc, Jean-Michel, et je le crois, toi aussi, Tatto.

A moins que ...

podcast

18:35 Écrit par Josey Wales dans Confession | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Sida, Ferré, Françoise Rivière, HIV, Amour |

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