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13/04/2008

Beurre Sur La Ville

228 Air 

Selon les heures, c'est un espace qui sert de salle de jeux ; par exemple, on y joue au Scrabble ou aux Dominos.

A d'autres moments de la journée, on y vient pour regarder la télévision.
Comme elle est placée trop en hauteur, ça nous fait mal au cou, et comme déjà, nous sommes mal assis, tant les chaises sont de fer et d'une autre époque, alors on y regarde que des choses faciles, immédiates, qui ne demandent aucune réflexion.

On peut y venir aussi pour lire, consulter le journal, un gratuit en général, mais moi, je préfère lire dans ma chambre ;
la 228.
Y écrire aussi.
A la main, puisqu'ici, en unité psychiatrique, il n'y a pas d'ordinateurs mis à disposition des "pensionnaires".


Oui, selon les heures, cet espace sert un peu de tout, mais hormis deux ou trois séances télévisuelles, je ne l'utiliserai qu'en tant que réfectoire.

Nous y petit-déjeunons à huit heures, déjeunons à onze heures trente, goûtons à seize heures et dînons à dix-huit heures trente.
Assez vite je zappai et le petit-déjeuner et le goûter.


Il est rare, même ça n'arrive quasiment jamais, qu'il n'y ait pas, au moins, un membre du personnel hospitalier pour nous encadrer lors des repas.
Pourtant, ce "midi"-là, ce fut le cas.
Et il s'en rendit compte instantanément.
Comme s'il attendait ce moment depuis toujours.
Alors vite, il s'est levé, s'est dirigé vers l'arrière-salle, ça ne lui a pas pris plus de trente secondes, et aussi discrètement que possible, il est revenu s'asseoir à sa place, comme si de rien n'était, comme s'il pensait que personne ne l'avait vu faire, qu'il était invisible.

Ce "pensionnaire"-là m'intriguait, toujours à demander pourquoi il devait prendre tel médicament, qu'il en avait pourtant discuté avec le médecin, qu'il était entendu qu'il en serait dorénavant dispensé, comprendre qu'il allait mieux, qu'il était sur le bon chemin, mais que bon, d'accord, il le prend, ce médicament, mais qu'il faudra remettre les choses au point avec le médecin.
Et chaque jour, c'était pareil, mais pourquoi donc ce médicament, mais il le faisait sans s'énerver, sans manifester la moindre agressivité, quand bien même voyais-je qu'il en était particulièrement contrarié.
Car il savait que la présence de ce médicament, ou l'arrivée de tel autre dans son traitement, l'éloignait du jour béni, celui de sa sortie, l'éloignait encore de quelques jours, ou plutôt, de quelques semaines.


Mais surtout, et cela m'amusait beaucoup, il ne cessait de réclamer au personnel soignant, des petites plaquettes de beurre.
A croire que c'était son médicament à lui : du beurre.

Et c'est cela, qu'il avait été voler dans l'arrière-salle, profitant de l'absence miraculeuse du personnel hospitalier :
Une petite plaquette de beurre !

Je savais, pour l'avoir bien observé, que ce "pensionnaire" ne manquait pas de culot, mais, tout de même, je me demandais s'il allait le faire, s'il allait oser.
Et il le fit.
Alors que nous nous acheminions vers la fin du déjeuner, que le personnel était à nouveau au complet, il héla l'infirmière et lui demanda
- alors qu'il en avait donc dérobée une quelques instants auparavant - s'il ne pourrait pas avoir ... une petite plaquette de beurre.
Et il l'obtint.
Ce qui n'était pas systématique.

Lors de mon dernier déjeuner, il fit le pari avec moi qu'il n'aurait pas sa petite plaquette de beurre.
Je lui répondis que si et l'invitai à la quémander.


"Sophie ! Est-ce que je pourrais avoir une petite plaquette de beurre ?"
Demanda-t-il tout à la fois craintif et plein d'espoir.

Comme d'habitude "Sophie" leva les yeux au ciel, puis sans un mot, se dirigea vers l'arrière-salle et lui ramena son péché mignon.

"Mais c'est la seule pour aujourd'hui !"
Précisa-t-elle comme si elle s'adressait à un enfant.

Lui l'écoutait à peine, me gratifiant d'un sourire et d'un clin d'oeil complices qui signifiaient t'avais raison, je l'ai eue, aujourd'hui, ma petite plaquette de beurre !
Ca suffisait à son bonheur.

Comme
Emilienne, je serais incapable de dire de quoi souffrait-il au juste, de quel manque ; tout ce que j'ai vu, c'est un homme aux cheveux roux, un homme abandonné, déserté, et dont le seul plaisir de la journée, était d'obtenir, ou de voler, une petite plaquette de beurre ...


podcast

22:50 Écrit par Josey Wales dans Shock Corridor | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Psychiatrie, Schizophrénie, Obsession, Beurre, Air |

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