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13/04/2008

La Peur De Mon Autre

"L'Homme est la seule créature qui refuse d'être ce qu'elle est."
[Albert Camus : "L'Homme Révolté"]

228 Enfermé Dehors

Alors finalement ce serait l'histoire d'un mec qui ne se déteste pas.
Pas tant que ça.
Même qu'il s'aimerait bien, le mec.

Seulement voilà, il aurait fait
- mais quand ? - un choix :
Refuser, ne pas devenir l'homme qu'il aurait dû être.


La question est, bien entendu, de savoir pourquoi il a refusé de devenir cet homme qui lui tendait les bras, les bras et tout le reste.

Le mec se dit, pense que la raison de ce refus, c'est la peur.
La peur de devenir cet homme.
Peur, parce qu'il n'était pas certain qu'il l'aurait aimé, cet homme-là.
Et comment aimer l'autre, se demande ce mec, cet amoureux de l'amour, comment aimer si l'on ne s'aime pas soi-même ?


Pourquoi ne l'aurait-il pas aimé, d'abord, cet homme qui lui tendait les bras ?

Parce qu'il le voit ou veut le voir comme un homme différent de lui, un homme capable de compromis, de concessions, un homme réaliste.
Or lui, il n'est pas d'accord, je veux dire, qu'il veut tout garder, ne rien lâcher, comme s'il pensait que devenir cet homme c'était mourir.
Mourir de quoi, de qui, il ne sait pas.


Il y a quelque chose de romanesque dans cette attitude, cette peur, ce refus.
Sauf que le monde, lui, ne l'est pas romanesque.
Oh bien sûr, il fit des rencontres, des jolies, qui pouvaient lui laisser à penser que s'il existait des êtres qui fussent comme lui, ou du moins qui vivaient comme lui, alors il n'avait pas tort
- à défaut d'avoir raison - que oui, c'était possible de vivre ainsi, à l'écart de la société, de ses contraintes surtout ; mais non.
Non, car le temps passe, et les autres grandissent.
Le temps passe et ses amis, eux, deviennent petit à petit, les un(e)s après les autres, des adultes responsables, réalistes, et il constate que ce n'est pas si effrayant, que les compromis, les concessions à faire ne sont pas des reniements, des trahisons de soi, il constate même que passant le cap, ses amis en deviennent, pour certain(e)s, plus belles et plus beaux.

Et pourtant, il s'entête.
Il s'entête parce qu'il pense que pour lui c'est trop tard, pour les autres curieusement non, il leur souhaite même une bonne vie, du bonheur, mais pour lui, il juge que c'est trop tard.
Il dit qu'il y a un poison qui coule dans son sang.
Que c'est la raison du trop tard.
Alors que non, ce n'est pas ça, la raison.
C'est juste un prétexte.
Un de plus.


En réalité, oui, c'est cela, c'est un mec qui veut tout garder, même s'il souffre d'un défaut de mémoire, je veux dire qu'elle est sélective, sa mémoire, elle est bancale, capricieuse - mais n'est-elle pas à son image ?
Oui, il voudrait bien franchir le cap, mais en gardant tout, jusqu'à ses rêves, ses illusions dorées, ses blessures, ses amours déchues, or, à vouloir tout garder, ne rien lâcher, il finit par comprendre qu'il se perd.
Ou plutôt, il le voit.
Il le voit plus qu'il ne le comprend.
Mais tout de même il prend conscience, qu'il va tout perdre.
Qu'il est sur "un chemin qui n'en est pas un".


En fait, il aime l'insouciance, c'est vrai, encore faudrait-il l'assumer, ce qui fut peut-être le cas, oui, pendant quelques années ce fut possible, mais plus aujourd'hui.
Encore que, soyons honnête, ça ne date pas d'aujourd'hui, il semble que ça remonte à vingt ans de cela.
Quand le mec rencontra cette femme qu'il épousa, cette mère démontée, malade, privée de son fils.
Cette femme qu'il accompagna tous les jours, et pas tous les jours très bien, vu (et entendu) qu'il était aveugle et sourd, qu'il accompagna jusqu'à son lit de mort.
Cette femme qui tenta de lui transmettre ce qu'on ne lui avait pas transmis, de lui faire comprendre que si, il avait droit au bonheur, qu'être responsable, adulte, homme, ça n'était pas triste, ça ne signifiait pas forcément tourner le dos à ses rêves, ça ne signifiait pas forcément devenir autre, mais simplement s'assumer, s'accomplir, s'épanouir.
Que si elle l'aimait, c'est aussi parce qu'elle voyait l'homme qu'il pouvait être.


Mais sans elle, se dit-il, ça n'a plus de sens de devenir cet homme-là.
Et puis, surtout, sans elle, je ne pourrai pas.
Il se disait cela parce que ça l'arrangeait, ah oui, ça l'arrangeait bien.
N'est-ce pas confortable, aussi absurde que cela paraisse, d'être dans la peau du maudit et aux autres de se présenter ainsi ?


En réalité, c'est l'histoire d'un mec un peu trop fier, un mec à la fierté mal placée, qui le temps passant, les autres grandissant, finit par se noyer dans l'innommable, se vautrer dans ce que l'on nomme la complaisance.
Il s'en rendit compte assez vite cependant, par le biais d'autres rencontres, encore et toujours jolies, souvent magiques, c'est par elles, qu'il prit conscience qu'il se complaisait, de ses blessures, de ses cicatrices et de ses souffrances, et prenant conscience, il en vint à se dénigrer.
Comme si l'homme qu'il aurait dû devenir venait le hanter chaque jour et lui demander des comptes :
"Pourquoi ne veux-tu pas, n'as-tu pas voulu que j'existe ?"


C'est l'histoire d'un mec qui n'en peut plus de vivre ainsi, pour lui, sans contraintes véritables, un mec qui veut bien, aujourd'hui, devenir l'homme qui lui tendait les bras et tout le reste.
Ca n'est pas parce qu'il l'aime, c'est juste parce qu'il l'a rencontrée, elle et son enfant, et que cette rencontre lui a donné, ou rendu, la vue et l'ouïe.

Voilà pourquoi je ne dis plus "je" quand je parle de ce mec-là.


podcast

20:30 Écrit par Josey Wales dans Introspection | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Moi, Je, Autre, Peur, Refus, Camus, The Who |

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