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27/05/2008

Comme Un Oiseau Mal Perché ...

Je Pense, Donc J'Exit

Le téléphone sonne.
Vous me demandez de vous excuser, puis vous décrochez et moi je me trouve bien embarrassé.

Que faire ?


Partir sur la pointe des pieds, maudire le ciel de ne point avoir le don d'invisibilité, me faire tout petit, plus petit encore que je ne le suis actuellement ?

Votre visage se ferme.
Au bout du fil, les nouvelles sont mauvaises.
J'entends le mot métastase.
Jusqu'à sa taille.
Vous dites :
"Oh merde !"

Je tergiverse, me trémousse sur la chaise, jette un regard sur le tensiomètre, le pèse-personne, le plafond, toute la panoplie des attitudes signifiant que je ne suis pas là, enfin que je suis là mais sans y être ; il est déjà trop tard pour s'éclipser d'autant plus que me connaissant, si je me lève, ce sera tout sauf discret, je vais buter sur un truc et c'est tout sauf le moment ; alors tant pis, autant rester là, un peu comme un oiseau mal perché sur sa branche.

Je le vois bien, cependant, même si je fais mine de, je le vois, oui, que l'émotion vous gagne, vous tentez de la retenir, mais je la vois prendre votre visage, votre voix, et j'ai honte un peu, d'être venu ainsi, dépenaillé, défait, la gueule enfarinée de mauvais Rosé, d'être venu ainsi avec mes petits tracas, j'aurais pu, je ne sais pas, faire un effort vestimentaire et taire mes douleurs qui, en cet instant, me paraissent plus qu'indécentes.
J'aurais pu, oui, me faire belle, quand bien même c'était tricher, faire une pause dans mon processus autodestructeur, suicide puéril, un de plus.

J'ai honte d'être ainsi alors que vous vous battez quotidiennement contre l'inéluctable.

L'inéluctable qui ne m'a pas atteint, toujours pas, alors que de vous à moi, je mets chaque jour le paquet pour qu'il se radine, ce qui n'est ni élégant, ni très loyal, quand je vois, m'aperçois de ce que ça vous fait d'apprendre que l'un de vos patients est touché, et salement.

Je suis un petit con, hein ?


Vous raccrochez, me raccompagnez à la porte, et là, vous me prenez la main, et me voici ému.
J'aimerais trouver les mots, lesquels je ne sais pas, des pas comme les autres en tous les cas, des qui feraient du bien, décalés peut-être, chauds assurément, mais non, rien, rien ne vient, juste un regard de traviole, de guingois, qui je l'espère en disait assez, un regard pour dissiper la buée, celle qui prenait vos yeux.

Une fois dehors, sous la pluie, je me disais que pour rien au monde je voudrais vous offrir le spectacle d'un homme diminué, oui, un peu bêtement, une nouvelle fois puéril, je me disais que lorsqu'elle pointera le bout de son sale nez, ma physique déchéance, alors je serai déjà loin, dans une autre ville, un autre hôpital, soigné par un médecin anonyme, juste pour vous épargner ce moment, ce moment où l'on vous apprend que celui ou celle que vous suivez depuis tant de mois, d'années, celui ou celle pour qui vous vous battez est sur le point de tomber de sa branche.

Ou, comme moi, oiseau de malheur, de se rendre.


podcast

17:55 Écrit par Josey Wales dans Confession | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : hiv, sida, consultation, métastase, indécence, autodestruction, combat |

22/05/2008

De Traviole & De Guingois

Comment Tu Vas ?

"Epouvantablement bien !"

Voilà ma réponse quand on me demande présentement comment je vais.
Jamais comment je me porte.

Et d'ailleurs ..
Pourquoi ne nous demande-t-on pas comment nous nous portons plutôt que comment nous allons ?

A cette question :
"Comment tu vas ?"
Tout est permis.

Tiens !
Demain je répondrai :
"De guingois .. Je vais de guingois .."

Et après-demain :
"De traviole .. je vais de traviole ..."

Il vaudrait mieux mentir, bien évidemment, et dire que ça va, le dire tranquillement, sans forcer le trait, après tout, c'est bien cela la base des relations socio-professionnelles, ne pas effrayer l'autre, surtout ne pas le déranger, avoir de l'allant avant même s'être envoyé le premier café en gobelet de la journée et donc répondre positivement à la question, je dis bien question, car s'il s'agissait d'une véritable interrogation, alors là oui, tu pourrais oser le lui dire que tu vas de traviole ou de guingois, mais sinon : non !

Pour l'avoir sciemment oublié, si jamais d'aucuns s'aventuraient demain à me demander enfin :
"Comment tu te portes ?"
Je répondrais :
"Près d'elle."

Elle, c'est la porte, bien sûr.


podcast

20:47 Écrit par Josey Wales dans Confession | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : politesse, relations humaines, travail, harcèlement, mise à l'ecart, placard |

19/05/2008

Pas Même Un Chat De Gouttière

Dead Like Me 

Il me demande ce que je vais faire.

Je tente de faire diversion.
Lui invente ma journée.
Lui invente, tant je ne fais rien.
Cloîtré du matin au soir.

Mais rien à faire, il insiste, il veut savoir, et je ne peux me dérober, moi qui voudrais le garder, le garder encore un tout petit peu.

Je marque un temps de silence, prends ma respiration, puis lui dis que j'ai pris une décision, que je ne reviendrai pas dessus, que voilà, je vais devenir comme les autres : un tueur.
"Un quoi, tu dis ?"
"Un tueur .." Je répète.

Il me demande si c'est une plaisanterie, que si c'est le cas, alors vraiment ça n'est pas drôle ; mais non, je lui réponds que non, ça n'est pas une plaisanterie, c'est la vérité, je vais devenir un tueur, impitoyable et sanguinaire, et pis c'est tout.

Je le sens, il est interloqué, hésite encore à me prendre au sérieux, cherche de l'air, des mots, des arguments de plomb, me dit que non, ah non ça n'est pas possible, je ne peux pas faire ça, pas moi bordel de merde, et puis de toutes les façons, je ne pourrai pas ..
"Et pourquoi ? Pourquoi je ne pourrais pas ? Tu peux me le dire ?"
"Mais ... Mais parce que ce n'est pas toi !"
"Qu'en sais-tu ?"

Au bout du fil, je le devine, ça y est, il perd pied, il tangue, vacille, mais une fois encore se reprend, m'assurant que je ne dois pas, que je ne peux pas faire cela, et puis d'abord comment ?
Hein ?
Comment ferais-je pour devenir un tueur ?
"Très simple, je lui réponds. Il suffit de se décharger de tout ce qui m'encombre, m'aveugle, me distrait. De se décharger de tout sentiment. Voilà ! Ne plus aimer, ne plus être affecté par quoi que ce soit ni par qui que ce soit. Devenir froid. Plus encore que la mort."
"Mais c'est impossible ! Tu m'entends ? Hurle-t-il. C'est impossible ! Tu n'arriveras jamais à te décharger, comme tu dis, de tout sentiment ..."
"Bien sûr que si ! Et tu sais pourquoi ? Parce qu'il suffit de le vouloir. Et je le veux ..."

Il ne dit plus rien.
Estomaqué.
Je l'entends soupirer à plusieurs reprises.
La gorge se racler.
L'estomac se nouer.
Tout cela je l'entends.

"Mais pourquoi ? Dit-il tout à coup, résigné. Pourquoi devenir un tueur ?"
"Parce que dans ce domaine, je serai le meilleur !"
"Le meilleur ? Mais ... Ça veut dire ... Mais merde, ça veut dire quoi : Etre le meilleur ?"
"Etre seul, voilà ce que ça veut dire. Seul et sans attache. Ni Dieu, ni maître, ni femme, ni enfant. Pas même un compagnon. Pas même un chat de gouttière. Parce que rien, tu m'entends, il n'y a plus rien quand tu fais ce choix, emprunter ce chemin-là : la voie du tueur."

A nouveau, je marque un temps de silence.
Il faut qu'il comprenne.
Il est temps.
Comprenne qu'il est mort le type qu'il connaissait.
Ce type avec qui il fit les quatre cents coups.
Des trucs de fou.
Il est mort.
Définitivement.
Et toi, comme tous les autres, tu n'existes plus.
Il ne faut pas, il ne faudra surtout pas que tu croises mon chemin, demain.
Ni toi, ni personne.

"Tu devrais raccrocher" Je lui dis.
"Raccrocher ? .. Mais pourquoi ?"
"Parce que dans cinq secondes .... Je serai le meilleur !"


["Comment Je Suis Devenu Un Type Bien" - Manuscrit 2008 - Léo Tisserand]


podcast

20:52 Écrit par Josey Wales dans Essai | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : tueur, vouloir, personne, société, mort, manuscrit, the beginning of the end |

 
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