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14/08/2008

Je Ne Vous Parlerai Pas D'Elle

Vague à Lame.

Il se prénommait Patrick.
Il avait neuf ans.
Et moi, itou.

Nous étions tous deux, dans la même classe de pisseux.
Une classe CM1.
Triste école primaire de Limoges.
Présumée capitale de la Porcelaine.
Mais avant tout de l'ennuie et de la pluie.

Je voulais qu'il soit mon copain, Patrick.
Qu'on joue au foot, et dans la même équipe.
Et si possible, que ce soit nous, Patrick et moi, qui décidions de sa composition.
Bref, que nous soyons les petits caïds de la cour de récré.
Les Carlito Brigante & Tony Montana de l'école Jean Macé.

Mais il ne faisait point attention à moi, Patrick.
Il avait sa bande.
Je n'existais pas.

Alors, un matin, prenant mon courage à deux mains, je l'abordai, et lui offrai une petite balle bleue.
En mousse.
Tu sais, ce genre de balle qui rebondit à n'en plus finir.
Sinon sur la tête d'un lécheur d'instit'.
Dans le meilleur des cas.

Il était content Patrick.
Il me présenta à sa bande et j'étais fier comme trois bars-tabac.

On s'est marré comme des cons ou des baleines, et les autres, ils mouftaient pas.
Je lui parlais de Natacha, la blonde du CM2, qu'était jolie comme une poupée russe vivante.
Pis aussi de mon château-fort tout fait de cubes en bois laqué, même que je lui prêterais, chevaliers compris.
Si je t'assure que si, même que, note-le, croix de bois, croix de fer, putain si j'mens, j'vais en Enfer.
Celui des enfants que jamais leurs parents embrassent, par pudeur, ou je ne sais quoi.

Ouais, j'étais trop fier, et ça m'faisait tellement plaisir de le voir bondir tel un fada à la poursuite de l'incontrôlable balle en mousse.
Bleue.
Bleu, comme la couleur d'une robe qui s'rait plus à la mode.

Sauf que, le lendemain, à nouveau, je n'existais plus à ses yeux.
A peine un bonjour.
Même pas un regard.

Comment dire ?

J'avais neuf ans et de la merde au cul.
J'avais neuf ans, et, si l'humiliation je connaissais déjà, la colère, j'allais découvrir.
Elle montait.
Elle me bouffait.
Me rongeait.
Littéralement.

Et quand sonna la cloche, celle de la récré, c'est irréfléchi et furie, que je me ruai sur lui, et lui demandai de me rendre MA petite balle bleue.

Il refusa.

Il disait que c'était la sienne, désormais.
J'insistai.
Tremblant.
Les poings serrés.

Il me toisa, et dans notre charabia de mioches, me rappela que je la lui avais donnée, cette balle faite de mousse, et que :
"Donner, reprendre, voler !"

Alors, elle s'empara totalement de moi, la colère, à ce point, que fermement je saisissai son cou, et le plaquai, Patrick, violemment contre un mur.
Il faisait, pourtant, une tête de plus que moi.
Mais ma colère était telle qu'il ne pouvait rien faire.
Elle était si grande, cette colère, que moi-même, j'en étais effrayé.

"Mais arrête ! Tu vas le tuer !" a hurlé un moutard.
"Qu'est-ce qui s'passe ?" dit une voix calme, m'ordonnant sur le même ton, de lâcher le cou de mon camarade.

Il nous écouta sans mots dire, Monsieur Dufaut, notre instituteur de CM1.
La balle bleue, le concept du "donner, reprendre, voler !", mon sentiment, cette impression d'avoir été floué, tout y passa.
Dans le désordre et le brouhaha le plus complet.

Toujours aussi calme, il demanda à voir la balle bleue, Monsieur Dufaut.
Il la pris dans ses mains et nous regarda fixement, Patrick et moi.

Il n'y avait plus un bruit dans cette cour de récré.
Pas une mouche qui volait sous ce préau.

Monsieur Dufaut, il sortit de sa poche un Opinel.
Il l'ouvrit.
Doucement.
Toujours, nous regardant.
Puis consciencieusement,  coupa en deux, et de façon parfaite, la petite balle bleue.
Patrick, moi, et tous les autres pisseux, on l'observait, la bouche bée.

Il rangea son Opinel, donna une moitié de balle à Patrick, et l'autre à ma pomme.
Et il dit :
"Voilà. C'est fini ! .. Serrez-vous la main !"

Patrick n'est jamais devenu mon copain.
Mais je m'en foutais bien.
Je m'en foutais parce que je venais de découvrir autre chose, de plus grand, de plus essentiel.
Quelque chose que je n'ai jamais oublié, qui me guide encore ou m'égare toujours.
Ou me forge.
Ou me "désestine".

Qui fait que, je crois, pauvre de moi, que l'on peut régler, comme ça, à coup d'Opinel ou pas, un conflit, une incompréhension, une frustration, une colère.
En offrant aux belligérants la moitié parfaite, équitable, de ce qu'ils considèrent comme étant leur propriété.

Hier, tu me demandais à, ou en quoi, je croyais.
Eh bien voilà.
C'est à ça que je croie.
Ou m'accroche.


podcast

 

23:36 Écrit par Josey Wales dans Confession, L'Epris | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : benedicte desforges, équité, croyance, enfance, colère, violence, limoges. |

Commentaires

Tu devrais savoir qui est cette Elle.
La sublime F, La conceptuelle C, La passionnée Caro, La pétillante J, La fan Céline, K, Le boucan de Marseille, La fille de demain... ou l'insaisissable mère de Catherine ? Quant à Denise...qui est-elle ?

Je t'embrasse affectueusement.

Écrit par : la belle arlésienne | 15/08/2008

C'est corrigé, in extremis ..

C'est le désavantage d'avoir trop de blogs sous le même hébergeur, chère amie.
J'finis par m'y perdre.

Mais tu m'connais, s'il y en a un qui se perd dans un verre ... d'eau (c'est drôle, non ? - mais c'est fini ..) c'est bien moi.

Non, non, ici, c'est bien Josey, le hors-la-loi (même si paradoxalement, ce blog est le plus proche de mon vrai "moi" ..)
C'est même je crois par ce pseudo que ..

Je t'embrasse aussi affectueusement que possible.

Écrit par : Josey Wales | 15/08/2008

Salam.
Excusez-moi de déranger tous vos pseudonymes mâles et femelles,
mais je voulais savoir si le coup de l'Opinel de la Justice pourrait servir en Palestine ?
rdv à Gaza pour cueillette des olives.

Écrit par : le flic en intifada | 15/08/2008

Il peut aussi servir, l'Opinel, à découper un poulet aux cacahuètes.
J'ai faim, moi !

Écrit par : Josey Wales | 15/08/2008

Les commentaires sont fermés.

 
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