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20/10/2008

Les Derniers Jours De Françoise Rivière [2/8]

"Depuis le 17 mai, j'ai appris que je développais un cancer : je m'en doutais depuis cette opération d'un ganglion à l'aine qui avait brusquement grossi (...) J'ai eu beaucoup de mal à l'accepter ! Ça commence à faire beaucoup pour une seule personne ! (...) "Josey" a du mal à se faire à l'idée que rien ne pourra me sauver et, comme beaucoup, il préfère refuser cette éventualité. Moi aussi, j'ai du mal à croire qu'il me reste peu de temps : j'ai tellement envie de vivre, tant de choses à faire encore, à dire, à écrire (...) Hier soir, j'ai téléphoné à mon père et lui ai longuement parlé (...) J'espère qu'il sera (...) à la hauteur de ce qu'une fille attend de son père ! Il m'a parlé de mon mari, sans comprendre que, j'ai aussi besoin d'un père, sinon à quoi ça sert ? D'avoir un père ! (...) J'ai tellement besoin de me sentir épaulée ! "Josey" assume beaucoup plus qu'on ne peut demander à un être humain, et, je ne vois pas pourquoi ce serait à lui de tout faire ! (...) Lui aussi est malade, et tout le monde semble l'avoir oublié."
[Françoise Rivière - Mardi 28 Mai 1991, huit jours avant la première séance de chimiothérapie - Extraits de son Carnet Intime]



Françoise Rivière - Mai 1990


Dimanche 20 octobre 1991

Comme hier, nous sortons prendre l'air, malgré la grisaille, le temps si peu engageant, et comme hier nous abrégeons cette balade pour cause de froid.

Comme souvent, les passants la dévisagent.
Je crois, sans en être sûr, qu'elle n'y fait plus attention.

Lorsque commencèrent les premières séances de "chimio", le 5 juin dernier, elle décida qu'elle ne passerait pas ses journées à regarder ses cheveux tomber par poignée.
Elle fit appel au coiffeur de La Pitié-Salpétrière afin qu'il la rasa.
Ce qui fut fait le 18 juin.
Je me souviens avoir mal réagi quand je la vis ainsi. Boule à zéro. On ne maîtrise pas toujours ses émotions, quand bien même se serait-on préparé, à ne rien montrer, esquisser un sourire plutôt, sortir un bon mot, ne serait-ce que pour préserver l'autre ; mais la réalité est bien plus dure que tout ce que nous pouvons imaginer, plus coriace que les murs que nous avons érigés pour nous protéger, ne pas faire souffrir.

Je ne sais plus si elle avait chaussé ses faux-cheveux comme elle disait, ce dernier dimanche. Ou juste un fichu qui laissait deviner sa calvitie. Un fichu multicolore.
Je me souviens qu'effectivement il faisait froid, vraiment, qu'il était plus sage de rentrer.

Christian, un ami, un très proche, nous rendit visite en fin d'après-midi.
Nous bavardâmes durant deux heures.
Tendrement.
Il voulu lire les dernières pages de mon manuscrit.
S'ensuivit une discussion passionnante et passionnée sur l'écriture.
Puis, à vingt heures, il prit congé.

C'est à ses côtés, dans sa voiture, que le 5 novembre 1991, je ferai le trajet pour disperser, à Fécamp, les cendres de Françoise, à bord d'un chalutier nommé "Fleur D'Ajonc".

Ce dimanche fut étonnant de calme, de tranquillité, un dimanche sans histoire ni douleurs apparentes, pourtant Françoise et moi étions fatigués.
Nous tentons de regarder la télé, les dernières nouvelles, en picorant.
A 21h30, nous déclarons forfait.

C'est la dernière fois avant bien longtemps que je me coucherai aussi tôt.

Oui, comme il fut tranquille ce dimanche, on s'y laisserait prendre, tenté par je ne sais quel espoir un peu fou. Un miracle.
Mais non.
Le lendemain, tout allait basculer.
Et comme il est difficile d'écrire, décrire avec des mots, fussent-ils les plus simples, la vérité, la vraie, le carnage du corps, la souffrance.
L'épouvantable agonie d'une femme qui venait de fêter, trois semaines auparavant, ses trente-deux ans.


"Je vais mourir et je n'en ai pas envie. "Josey" mon amour me tient à bout de bras et je cède un peu de ma fierté, perdant cette dignité qui me bouleverse de honte quand, par exemple, je me pisse dessus. Comment me voit-il ? Passer d'un statut de femme à celui d'un être dépendant, sentant mauvais d'excréments et de peur ; la mort. Je dois sentir la mort moi qui aime tant la vie. Comment va-t-on en parler ?"
[Françoise Rivière - Mercredi 9 Octobre 1991 - Extraits de son Carnet Intime]



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21:33 Écrit par Josey Wales dans HIV, Mon Amour | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sida, lymphome, chimiothérapie, perte de dignité, dépendance, mort, aimer la vie cependant |

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