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21/10/2008

Les Derniers Jours De Françoise Rivière [3/8]

"L'autre jour, un malade m'a dit que c'est la déchéance physique qui le rebutait le plus, et que maintenant, il avait envie que ça s'arrête. Il ne parlait pas comme cela, avant. Il y a deux ou trois semaines, il semblait fatigué, mais depuis il a perdu dix kilos. Il était tellement mal en point qu'on l'a hospitalisé le jour même. C'est flippant de voir comment les autres partent (...) Pourvu que ma chimio réussisse !"
[Françoise Rivière - Mercredi 29 Mai 1991 - Extraits de son Carnet Intime]



Jour De Mariage - 21 Juin 1990


Lundi 21 Octobre 1991

Depuis le 2 septembre, j'effectue un stage d'opérateur PAO. Ça n'est pas que ça me convienne ou me destine, c'est juste qu'il retarde, ce stage, la chute des mes allocations chômages.
Je n'ai aucun scrupule de ce côté-là, pas plus que mon employeur en a eus, un an auparavant, en me congédiant trois mois après que j'eus révélé ma séropositivité.
Au fond, je le remercierais presque de l'avoir fait, car ainsi je suis près de Françoise, je l'accompagne, je la soutiens de toute ma maladresse.
Si j'avais conservé mon travail, ses cadences infernales, comment aurions-nous fait ?

Certes nous vivons chichement, mais peu importe. Là n'est pas l'important.
Nous vivons, voilà ce qui compte.
Et aujourd'hui, je réalise que ces moments-là ont été parmi les plus riches de mon existence.
Là où j'ai le plus appris.
Même si ce fut douloureux.
Mais tendre aussi.
Je plains sincèrement celles et ceux qui pensent pouvoir se mettre à l'abri en amassant un maximum de blé en un minimum de temps, et ce, forcément au détriment d'autrui.
Et puis d'abord :
A l'abri de qui ?
De quoi ?

Ce lundi 21 octobre, je me lève tôt, 7h04, un horaire de train, comme toujours.
Je m'envoie un café, vite fait.
Avant de partir, je passe par la chambre ; elle dort à moitié.
Les draps sont trempés de sa sueur.
Il arrive qu'en pleine nuit nous les changions, tellement elle rend de l'eau par tous ses pores.
Je lui dis quelques mots, la rassure, tendrement l'embrasse et je file ; à regrets.
Il est long le chemin qui m'attend, celui qui des Ternes me conduit à Belleville.

Comme souvent, enfin depuis quelques jours, je passe la journée hanté par l'idée que le téléphone sonne, que c'est urgent.
Que c'est fini.

C'est en lisant ses carnets que je découvrirai bien plus tard qu'elle m'avait épargné.
Elle m'avait dit qu'elle devait subir une nouvelle biopsie, que c'était normal.
En réalité, le traitement avait échoué.
Une nouvelle tumeur était apparue, un autre lymphome, dans le cou, tout près du cerveau.
C'est la raison pour laquelle, le 11 octobre, après plus de quatre mois d'hôpital, de scanners, de ponctions lombaires, de biopsies diverses, quatre mois de chimiothérapie, de transfusions, on lui accorda son bon de sortie.
Il n'y avait plus rien à faire.
Elle préféra me le cacher et me dire qu'elle était si heureuse de rentrer à la maison ...

Après quelques courses, enfin, je la retrouvais.
Il était 19h30.
En la voyant, je restais interdit.
Elle parlait avec difficultés.
Son teint avait changé.
Comme ça, du jour au lendemain.
Elle avait du mal à tenir debout.
Je lui fis à manger mais elle y toucha à peine.
Elle partit se coucher.

En fait, elle avait combattu la douleur toute la journée, elle avait lutté de toutes les forces qui lui restaient pour être là, debout, quand je rentrerai.
Pour me voir, même cinq minutes.
Pour ne pas faire de ce jour un jour sans nous.

Et dire que ce n'est qu'aujourd'hui, en l'écrivant, que je le comprends !
Pourrais-je, un jour, me le pardonner ...


"Mon ami, désormais,
A jamais, pour toujours,
Puisque nul doute se profile,
Je préfère m'en aller.
Le coeur broyé, certes,
Mais encore, une dernière fois,
La tête haute, le regard fier !
Je sais votre souffrance de me voir ainsi affaiblie,
Décharnée, fatiguée, souffreteuse,
Et maudite par cette maladie,
Mais je ne savais pas !
Aujourd'hui je paye des erreurs d'antan
Emportée par le vent des doutes.
La jeunesse ne sait rien du mal,
Frémissantes d'impatientes expériences.
Mon ami, s'il vous plait,
Je garderai en moi,
Votre regard si gai ;
Je me souviendrai de votre peine
Dans mes bras, sur mon corps ...
Pardonnez-moi si je ne peux
Supporter d'aller plus loin
Sur ce chemin qui n'en est pas un."
[Françoise Rivière - 17 Octobre 1991 - Lettre trouvée après son décès, le 27 octobre 1991]


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21:51 Écrit par Josey Wales dans HIV, Mon Amour | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sida, lymphome, chimiotherapie, souffrance, pardon, aimer la vie cependant |

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