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24/10/2008

Les Derniers Jours De Françoise Rivière [6/8]

Qu'est-ce que j'ai pu entendre comme conneries sur le Sida, que c'était la maladie des toxicos, des homos.
Non.
Le Sida est la maladie du Chagrin, de l'Inconsolable et de l'Invisible.
Ce n'est pas Françoise qui le dit.
C'est moi.

"Notre besoin de consolation est impossible à rassasier."
[Stig Dagerman]

L'Invisible ....

Le désir.
Tout est là.

En voyant évoluer mes parents, je me suis souvent demandé si j'avais été un enfant désiré.
Françoise n'eut même pas à se poser cette question.
Elle savait qu'elle ne l'était pas.

"Ma mère avait vécu cette grossesse accidentelle comme un calvaire (...) Elle me reprochait souvent d'être là (...) Un jour, je devais avoir sept ou huit ans, elle me dit qu'elle s'était mis des aiguilles à tricoter dans le ventre tellement elle ne voulait pas de "nous" (...) Plus tard, elle m'avoua avoir consulté des avorteuses .."

"Nous".

Car Françoise n'était pas seule.
Une jumelle l'accompagnait.
C'est elle, et non Françoise, qui du ventre ennemi sortit la première.

"La sage-femme dit à ma mère de pousser encore ! (...) Quoi ? ... On ne vous a pas dit que vous portiez des jumeaux ?!? ... Maman fit une syncope, Papa partit en claquant la porte, disparut trois jours .. Je naissai ... (...) J'étais tellement minuscule, à peine plus d'un kilo et demi, et je crois bien que sans couveuse j'aurais bien été inspirée de crever sans plus attendre. Hélas, je résistai à l'épreuve .."

Pensant qu'il n'y avait qu'un marmot à bord, un seul prénom avait été prévu.
Françoise étant sortie la deuxième, elle resta sans, durant des jours et des jours, et puis ..

"Un ami de la famille vint rendre visite à ma mère. Sa fille l'accompagnait. Elle se prénommait Françoise. J'en écopais aussi sec !"

Ainsi naquirent Françoise et son prénom, un 28 septembre 1959 à Saint-Denis-De-La-Réunion ; une jumelle ; deux soeurs et un frère aînés.

Ainsi naquirent le Chagrin, l'Inconsolable et l'Invisible.

"La seule consolation que j'avais, c'était d'avoir vu le jour dans cette île paradisiaque où, les fesses à l'air, je passais les deux premières années de ma vie ..."

Ce n'est pas sa mère qui l'éleva, mais Lucille.

"Au sortir de la maternité, on me confia à Lucille. Elle aidait ma mère à la maison depuis longtemps. Pour elle, qui avait fait huit fausses-couches, qu'on me donnât à ses bras était un don du ciel (...) La complicité qui me liait à Lucille était très forte et je l'ai, tout au fond de moi, considérée comme ma vraie mère (...) Pendant ces deux premières années, je poussai en bonne harmonie. Hélas, les bonnes choses ont une fin (...) Mon père, enseignant, intellectuel de gauche, faisait beaucoup trop de politique au goût des gens de l'île. Il fut expulsé en vingt-quatre heures vers la métropole (...) Il y vécut seul près d'une année avant que ma mère décida de le rejoindre avec toute la marmaille. Mais il n'était pas question d'emmener Lucille .. Je crois que je connus, là, ma première déprime."

C'est avec sa jumelle qu'elle tente de se consoler.
Elles devinrent inséparables.
Et quand elle redoubla la cinquième, Françoise, qui jusqu'ici avait remporté tous les prix, d'Excellence comme d'Honneur, saborda sa quatrième afin qu'elles se retrouvent.

C'est à cette époque qu'elle découvre, s'adonne à la danse classique, entièrement, goulûment, et la perd.

"Je rêvais d'entrer aux Petits Rats de l'Opéra de Paris. J'étais fan de Delphine Desyeux et ne ratais pas un seul de ses feuilletons à la télévision (...) Mais le rêve s'est brisé pour une fraise à cinq centimes. En cachette de Maman, je descendis chez le boulanger ambulant. En repartant de derrière la fourgonnette, je ne regardai ni à droite, ni à gauche ; une voiture, et ... Double-fracture ouverte du tibia et du péroné ! (...) C'en était fini de la danse, la seule vocation que j'ai jamais eue."

Elle devient alors insolente, rebelle, insoumise, faisant plus encore le désespoir de sa mère, mais ravissant, en secret, son père avec lequel elle développe une étroite complicité intellectuelle.

"J'avais besoin de ses conseils, dans mes lectures, dans mes études. Ma mère prétendait que nous l'isolions, avec des mots qu'elle ne comprenait pas. Fille de paysan qui avait rêvé de devenir institutrice, elle était fortement complexée par ce manque de culture .."

Alors naissait son amour pour la littérature, l'écriture, et par elles, une indépendance d'esprit, une indépendance tout court, que sa mère, sans cesse et toujours, contrariait.
Jusqu'à l'outrage.
Tant et si mal que cette indépendance, elle la sacrifia.
En se donnant à un homme, sincèrement, amoureuse, vraiment.

"Peu de temps avant le Bac, je rencontrai celui qui allait devenir mon mari (...) Il me fit un fils. C'est la seule chose de belle qu'on ait faite (...) Nous n'avions rien en commun (...) J'avais voulu voler de mes propres ailes pour fuir la prison maternelle et m'étais enfermée dans le mariage ! (...) Il me battait de toutes ses forces. J'ai failli en mourir. C'est mon fils qui m'a donné la force de quitter cet homme (...) Il ne fallait pas que Teddy grandisse dans un climat de violence. Il ne fallait pas que plus tard il devienne comme son père, élevé, lui aussi, dans les coups (...) Alors je suis partie, avec Teddy (...) Personne ne pouvait m'approcher sans que mon fils ne se mette à hurler comme un fou (...) Il ressemblait tellement à son père ! Cela me faisait si mal, cette ressemblance ! (...) Son père qui me faisait des tentatives de suicide bidon, ses parents les quatre cents coups pour récupérer Teddy ..."

Tout.
Ils firent tout pour récupérer leur petit-fils.
Quand ils en avaient la garde, il n'était pas rare qu'ils refusaient de le rendre, allant jusqu'à le cacher, exigeant, de Françoise, une signature si elle voulait le revoir.

"J'étais seule, sans travail, anorexique, je m'en voulais tellement ! (...) Cela devenait insupportable ! (...) J'obtins la garde de mon fils jusqu'à ses trois ans, après ce serait son père qui l'assumerait. Les papiers en blanc que ses parents m'avaient fait signer en avaient décidé ainsi. Je m'étais bien fait posséder, mais il était trop tard (...) Cette fois, c'en était trop, je démissionnai, les laissant, de moi, donner à mon enfant l'image d'une mère indigne (...) Si seulement plus tard on pouvait parler, lui et moi, il me comprendrait ..."

Cinq ans d'errances plus tard, je la rencontrai.
Refusant d'admettre que ce fut trop tard.

Ce n'est pas simplement Françoise que j'épousai.
C'est aussi son Histoire.
C'est elle toute entière.
Jusqu'à sa maladie.
Qui n'est pas celle des homos, des toxicos, mais du Chagrin, de l'Inconsolable et de l'Invisible.

Son Histoire est là pour en témoigner.

"La Maladie est le moyen pour l'homme de se trouver."
[Thomas Bernhard]



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Jeudi 24 Octobre 1991

Je rentre quelques roses à la main.
C'est début d'après-midi.
Françoise est couchée.
Elle ne peut plus bouger.

Le soir, à peine, elle mange.

Je suis triste.

A minuit, dans le lit, je la rejoins.

Plus tard, la souffrance est si forte qu'elle va finir la nuit dans le salon.

Doucement, j'irai la voir dormir.

Rêve-t-elle encore ?

La revoit-elle cette danseuse étoile, ce petit Rat d'Opéra ?

Ou alors, peut-être, des mots viennent la bercer, des littéraires, ceux de son père.

Les bras tendus de Lucille.

Attends-moi, dit sa jumelle.

Non.

Elle est avec son grand-père.
Voilà.
C'est chez lui qu'elle a, cette nuit, l'avant-dernière, trouvé refuge.
Le Père de sa Mère.
Celui avec qui elle apprit la sagesse.
Et découvrit la maladie.

"Il me gâtait de tout un tas d'intentions, me donnait enfin tout l'amour et la compréhension que je n'avais pas à la maison. Je l'adorais (...) Sa maladie fut très longue, très pénible, mais dans ses yeux malins toutes les souffrances disparaissaient quand je lui racontais mes histoires. Jamais je pourrai oublier quand il chantait, ou qu'il racontait ses histoires, en patois. Ce fut un soulagement quand il partit enfin, bien des années après pourtant. Il eut le temps de passer par bien des stades, de plus en plus pénibles et angoissants, finit par en perdre la raison et mourut doucement comme il avait vécu. Mon pépé, père de ma mère est le plus sage de tous les philosophes que je pourrais lire (..) Et quand je pense à lui, ce ne sont que des souvenirs tendres, complices, plein de couleurs aussi, et d'odeurs de jardins qu'il entretenait avec patience. Des fleurs, des légumes : la vie simple ! C'était lui, le magicien de mon enfance."

NB : Les textes en italiques sont extraits des Carnets Intimes de Françoise Rivière.




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22:11 Écrit par Josey Wales dans HIV, Mon Amour | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sida, chagrin, inconsolable, invisible, stig dagerman, thomas bernhard |

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