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06/11/2008

Je Vous Souhaite Un Bel Anniversaire, Ma Mère ...

Ma Mère & Moi De Quelques Mois [1962]

Je me souviens, un jour, j'avais eu l'idée, bien sale, de vous écrire une lettre, dans laquelle j'aurais glissé quelques mots, des brefs, sur mon état, celui ayant rapport à ma santé.
Je ne me serais pas appesanti, juste, comme ça, entre deux phrases banales, je vous aurais rassurée, vous disant que mon bilan était bon, qu'il ne fallait pas vous en faire, que tout allait bien, même que mon médecin était comme deux ronds de flanc de les voir tomber les un(e)s après les autres, comme des mouches, et pas moi.

Je ne l'ai pas fait.
Je ne le ferai jamais.

Faut dire aussi, que vous n'êtiez et n'êtes toujours pas au courant.
Que je suis séropositif.
Ça fait, maintenant, dix-huit ans.
Autant dire que je suis majeur dans cette catégorie.

C'est pourquoi, parce que vous ignorez tout, je parlais d'une idée bien sale, mais comprenez-moi, si elle vint m'effleurer le cassis, cette idée, c'est parce que je trouvais que de vous cacher cela, ma séropositivité, c'était prendre le risque de nous éloigner encore un peu plus l'un de l'autre.
C'était entériner le fait que jamais nous n'aurions l'occasion de vraiment nous connaître, vous, ma mère, et moi, votre fils.
Alors que moi, si vous saviez, comme j'aurais aimé, adoré vous écouter, vous entendre, me parler de vous, de votre enfance, de vos espoirs, de vos angoisses, de cette tristesse qui vous ronge, de cette aigreur qui vous prit, il y a longtemps, empire et me désole.

Je me disais, à l'époque, que vous avouer ma séropositivité aurait pu, peut-être, nous unir, sauf que je ne savais pas comment vous le dire, je pensais avant tout que vous auriez de la peine, oui, que je vous causerais, moi votre fils, une si grande peine, vous qui en avez tant bavé, veuve à quarante-six balais, veuve d'un homme qui rêvait d'une autre, une du passé, une que jamais vous ne réussîtes à éclipser.
Mais aussi, je me disais que vous me jugeriez, ou pire, que vous me banniriez à jamais de votre domicile, de votre vie, vous qui m'embrassâtes bien après mes dix-huit ans.

Vous savez, j'ai tout entendu, du médecin aixois m'invitant à vous l'avouer, je crois même me souvenir que c'est lui, oui, qui m'avait soufflé l'idée, celle de vous écrire, feignant d'ignorer que vous n'étiez pas au courant, en glissant, donc, les résultats de mon dernier bilan.
C'était important que vous sachiez, me répétait-il.
Mais d'autres m'assurèrent que non, enfin pas vraiment, que je devais savoir, au fond de moi, si c'était une bonne chose ou pas, de vous dévoiler mon état de santé.
Et, à la réflexion, et qu'elle fut longue, je prenais la décision de ne point vous le dire.
Jamais.

Je ne veux pas que la peine entre dans votre maison.
Je ne veux pas que vous vous inquiétez pour moi, à n'en plus en dormir.
Je vous connais un peu, vous savez.
Derrière votre carapace, il y a tant d'amour, mais jamais, jamais vous n'avez su le sortir, cet amour, le montrer, ne serait-ce que par des gestes simples, parce que votre enfance, vos rêves, votre homme, tout s'est évaporé, dès le début.
Dès votre naissance.
Il n'empêche que vous débordez d'amour, ma mère, et je veux vous le laisser, ne pas tuer ce qui vous tient, savez-vous, en vie.
Je ne veux pas vous entendre mal penser de moi, juger de mon existence, de mes errances, d'une histoire, une belle, car malgré tout, voyez-vous, je la trouve belle ma vie.
Non, je ne veux pas vous entendre dire ce qu'ils ont dit, toutes ces conneries sur le Sida, tant je sais, et ça me fait si mal, tant je sais que vous les pensez, vous aussi.

Alors, je ne vous dirai jamais que je suis séropositif, que tous les trois mois on me pompe du sang, et tous les médicaments que j'ai ingurgités, tous ces moments de solitude, de frayeur aussi, tous ceux que j'ai vus mourir, crever, que ça me fout le traczir, ce carnage, ces regards dans ces corps maigres, non, jamais je ne vous le dirai.
Et le temps passe.
Et comme je le craignais, nous sommes devenus deux étrangers.
Mais comment vous en vouloir, puisque vous ne savez pas.
Comment pourriez-vous me comprendre, m'approcher un peu, puisque de ma santé, vous ignorez tout.

Parfois, je me dis que je vous aurai épargnée.
Souvent, je pense que c'est douleur de vous avoir perdue.

Demain, je vous appellerai pour vous souhaiter un joyeux anniversaire.
Demain vous fêterez, seule, vos soixante-quinze ans.
Demain, comme toujours, vous ne me demanderez pas comment je vais, à quoi ressemble ma vie, si je suis heureux.
Jamais, vous ne me l'avez demandé.
Jamais.


podcast


22:39 Écrit par Josey Wales dans Confession, HIV, Mon Amour | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : avouer ou pas sa séropositivité |

Commentaires

Je sais que tu n'es pas pour les commentaires à tout bout de champs. Je sais.
Et tant pis.
Il y a tant de ce que ma mère était dans la tienne, et pas tant que ça non plus.
Il y a tant d'amour dans ton texte, chacun le vôtre, à votre manière, et les deux ne me semblent pas si éloignés l'un de l'autre.
Et tu réveilles malgré toi, tant de choses.

Écrit par : Olivier Autissier | 07/11/2008

On n'est pas là pour juger, mais je le dis quand même... Je trouve cette façon de cacher la vérité, et non pas mentir, pour protéger l'être aimé, très très courageux.

Écrit par : AuReLiTiLyenne | 07/11/2008

Si lettre il devait y avoir, elle devrait, je pense, ressembler à çà. Mais après tout, à quoi bon ?

Bon anniversaire à la dame :)

Écrit par : Plume | 07/11/2008

Et si demain, elle te demandait comment tu allais ?? Toi ?? Ta vie ?? Et ta santé ?? Tes projets ??
Tu lui répondras ??

Écrit par : Fran | 07/11/2008

Silences et Secrets de famille. Qu'arriverait-il si.....? Une révolution ? Changements profonds ? Perdre pied ? Oh vous, les vérités verticales....

Écrit par : Nuageflou | 08/11/2008

Quel amour pour ta mère.
Quelle solitude tu dois vivre...
Quelle souffrance aussi...
Comme quoi nous écrivons tous si bien lorsque nous avons mal...
Juste un merci pour ce billet...si beau...

Écrit par : Jaiia | 09/11/2008

No comment, tu sais pourquoi.

Je crois qu'il nous faut apprendre à ne plus avoir d'attentes anachroniques.
Pas simple, mais nécessaire pour avancer.

Calin XXL

Écrit par : bénédicte | 09/11/2008

J'aurais bien du mal à ajouter quoi que ce soit à vos commentaires. Je pense que justement ça se passse de commentaire sur les commentaires vu que l'essentiel est (joliment et pudiquement) commenté ...

Juste tout de même pour Fran et ta question posée : "Et si demain elle te demandait comment tu allais ..."
Eh bien, finalement, je ne l'ai pas appelée .. Sur les bons conseils de Bénédicte (Calins XXL, too) et d'une collègue, je lui ai fait parvenir des fleurs.
Logiquement, quand tu envoies des fleurs à quelqu'un, d'autant plus ta mère, tu te dis, elle va me faire signe par téléphone (elle a pas le Net), ne serait-ce que pour me dire qu'elle les a bien reçues. Juste ça.
Ben non.
C'est bien ce que je disais : no comment ...
Même si, j'ai cru comprendre qu'elle allait m'écrire.
Je connais déjà le contenu de la lettre ...

Écrit par : Josey Wales | 10/11/2008

je suis sous le choc ! sous le choc de la beauté de cette lettre de l'amour qu'elle dégage de la souffrance aussi !
comment une mère peut elle ignorer son fils, ce qu'il est vraiment, quelqu'il soit et quelques soient ces choix de vie ! Je suis une mère bientot une grand mère et je refuse de juger la vie de mes enfants ! quoiqu'il arrive ils resteront à tout jamais mes trésors les plus précieux et rien ni personne ne pourrait rien y changer.
Ma mère aussi à vécu des drames veuve à moins de 30 ans avec 4 enfants, elle a idéalisé mon père et a reporter tout son amour sur nous ses enfants ce qui ne fut pas facile à vivre et a supporter . Comme quoi !
Courage, rien ne remplace l'amour d'une mère, mais j'espère que vous êtes bien entouré.
Je reviendrai régulièrement sur votre blog prendre de vos nouvelles.
Merci encore pour ce moment émouvant et sincère

Écrit par : mamzellecat | 11/11/2008

J'ai lu ce texte, puis j'ai appelé ma mère, pour le lui lire, parce que c'est beau.

Écrit par : Elle | 11/11/2008

Et lui écrire pour lui dire que vous l'aimez ?

Écrit par : Mrs K | 19/11/2008

Les commentaires sont fermés.

 
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