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12/11/2008

La Cave

Moi, Epoque Merde Au Cul ...


M'sieur Dufaut, l'instituteur, il nous avait dit que voilà, maintenant qu'on savait écrire, faire des phrases, même toutes petites et pleines de tâches, qu'on pourrait, vous êtes d'accord les enfants, rédiger un devoir.

Nous qu'avions encore de la merde au cul, on s'disait comme ça, que mine de rien, ben, ça y est, on entrait dans la cour des grands, ceusses qu'ont de la merde dans les oreilles quand tu leur demandes du rab' de coquillettes et de Barbapapa, de la merde dans les yeux quand tu leur dis tout jouace : 'gade papa comme elle est chouette la maquette de bateau que j'viens de finir avec mes mains !

M'sieur Dufaut, lui, l'avait pas de la merde nulle part, même qu'il nous avait sacrement à l'oeil, le lascar, qu'il était pas question de la ramener ou de faire voler des avions de papier Canson, sinon il te tirait toutes tes oreilles devant les camarades, te les taillait en pointes si t'avais la mauvaise idée de crier que c'est pas juste, que ça fait mal et pis, que d'abord, je l'dirai à mon papa qu'il est gendarme dans l'aviation et que vous verrez ce que vous verrez !

Ah ça, y rigolait pas, M'sieur Dufaut dans le dressage de marmots !

C'est pas comme aujourd'hui, où le parent d'élève y vient pleurer sa mère qu'a rien demandé et alerter les autorités, puis l'opinion qu'est conne comme ses pieds, sous prétexte que le représentant de l'Éducation Nationale l'aurait juste demandé, même pas fort en plus, à la progéniture pourrie-gâtée du glandu de fermer sa bouche afin qu'il puisse enfin dispenser son cours.

Sont cons les parents d'élèves de maintenant !

'Gadent trop Mimie Mathie, Super Nanny, attention à la marche crétin, Pernaut, toutes ces niaiseries télévisuelles, même que ça leur brouille le peu qui leur sert de cerveau.

Mes parents à moi, qu'étaient durs comme du bois, me laissaient pas devant la télé, eux ! Et même s'ils s'en foutaient comme de l'an 40 de mes maquettes de bateaux, bordel à cul, ils se souciaient de mon avenir, j't'assure, même s'ils m'en choisirent un tout pourri que, vite fait, je décanillai en m'acoquinant avec des marlous, des traîne-la-rue et des chapardeurs de Playboy et de Nutella.

M'sieur Dufaut, l'instituteur qu'avait un Opinel dans la poche de sa blouse, il nous dit, comme ça, recta, que c'en était fini de recopier des voyelles et des consonnes en tirant la langue, que maintenant, l'était temps d'écrire pour de bon, de passer fissa à la rédaction.

Puis, il nous fixa bien dans les mirettes, histoire de constater comment qu'on prenait la chose, et avant qu'le fayot de service l'ait pu moufeter quoi que ce soit, il nous donna le sujet d'la bafouille.

En une page, pas plus, fallait qu'on décrive une situation dans laquelle on aurait super la trouille.
Mais pas une trouille de demoiselle, ah ça non !
Des foies grandes comme ça, de la peur qui fait horreur et tout.

Il ajouta qu'on avait une heure, suite de quoi, il fit les cents pas autour de nos tables-encrier, voir si par hasard, on copierait pas le sujet du poteau.

Me souviens qu'on mâchouillait nos porte-plumes en regardant le ciel par les vitres, immenses, de l'école Jean-Macé.
Me souviens que c'est Patrick qu'a dégainé le premier la Sergent-Major, même qu'il écrivait super vite, que ça f'sait scritch-scritch dans cette classe grise à la vanille de CM2.

M'sieur Dufaut, il a ramassé nos feuilles volantes et dit qu'il nous les rendrait demain avec des notes allant de A à E.
Ensuite de quoi, on est allé jouer dans le préau, aux billes, aux osselets, aux cow-boys et aux indiens, sauf Patrick qui discutait avec M'sieur Dufaut, même que ça a fini d'énerver Eric qu'a fait tout exprès de lui balancer un balle en mousse dans l'nez, sauf que l'nez, l'appartenait à M'sieur Dufaut qui lui a tiré les oreilles à Eric, avant de les lui tailler en pointes.

Le soir, mes vieux ils m'ont posé des tas de questions du genre t'as été sage, t'as appris quoi aujourd'hui à l'école, mange tes salsifis sinon tu vas en prendre une, ah déjà, vous êtes passés à la rédaction, et alors, t'as écrit quoi, tu sais plus, comment ça tu sais plus, mais c'est pas possible ce gamin, on en fera rien, j'te dis de manger tes salsifis, eh bien boude si ça t'amuse mais sache que dimanche, tu vois quand c'est dimanche, eh bien la promenade, tu sais la promenade, eh bien c'est fini, tu m'entends, y'en aura pas, et c'est pas la peine de pleurer !

Moi, j'voulais pas leur dire, à mes vieux, c'que j'avais baratiné dans ma rédaction ; j'étais sûr que c'était nul, qu'on se moquerait de moi, que j'aurais l'air fin.
Ouais, j'étais sûr et plus que certain que c'était gnan-gnan mon devoir, un truc de gonzesse, que j'allais chier la honte devant tout le monde.
Mes copains.

- Vous avez tous écrit des histoires de monstres ! il a dit M'sieur Dufaut ! Tous ... Sauf un !

Et il s'est avancé vers moi en secouant ma copie devant toute la classe !

- Je vous ai demandés une rédaction dont le sujet était la peur. Qu'est-ce qui vous fait peur ? Et vous avez été chercher des histoires de monstres, alors que Josey, lui, savez-vous ce qu'il a raconté ?

J'ai rentré la tête dans mes épaules, tellement j'aurais voulu qu'on m'voit plus !
Ah mazette, si j'pouvais disparaître, être invisible ou j'sais pas quoi !

- Josey a raconté l'histoire d'un petit garçon qui se retrouve enfermé dans une cave. Celle de son immeuble. Et la nuit tombe.

C'est vrai.
C'est pas des menteries.
C'est bien ça que j'avais raconté.
Comme peur que j'avais.

Mes parents m'avaient enfermé dans la cave parce que j'avais pas fini mes salsifis.
Ils m'avaient dit que pour m'apprendre, j'allais dormir là, au sous-sol.
Dans la pénombre.
Les odeurs de poubelle, de Javel et de rance.

J'avais raconté cette nuit-là, où, accroupi entre une valise, des vieux France-Soir et des cageots, je sursautais à chaque fois que j'entendais le bruit, celle de la minuterie.
Alors la peur me saisissait : qui cela pouvait-il bien être, à cette heure-ci ?
Je ne reconnaissais ni les pas, ni l'odeur.
Je redoutais qu'on me trouvât, là, dans le noir et la poussière.
J'étais tellement pétrifié de peur que je parlais tout seul ou chantais des comptines, des souris vertes qui couraient dans l'herbe, des Pierrette et leur pot-au-lait.
Jusqu'au matin où l'on vint me délivrer.
Jusqu'au matin, je tremblotai et pleurai.

- A ... dit M'sieur Dufaut ... Je vous mets un A, Josey !

Les autres copains ils me regardèrent bizarre, j'en étais presque gêné, j'avais peur de les perdre surtout, j'voulais leur dire que j'avais pas fait exprès, que c'était mieux les monstres, que j'comprenais pas qu'on préfère des histoires d'enfants dans une cave à des monstres qu'attaquent les humains, que ça foutait bien plus les j'tons, qu'il avait du s'tromper, M'sieur Dufaut, qu'il était marteau cet instituteur.

Mais non.

Non, moi c'qui m'faisait peur, vraiment, jusqu'à pisser au lit, c'était cette histoire de cave.
Parce que ça réveille des monstres qui se voyent pas.
Les siens propres.

Ce fut ma première rédaction.
C'était même pas vrai c'que j'y racontais.
Enfin, j'veux dire que j'avais tout imaginé, que c'était sorti de ma tête, voilà tout !
Mais jamais, jamais j'avais passé la nuit au sous-sol.

J'y passai, pourtant.
Quelques années plus tard.
Me souviens plus pourquoi.
J'avais dû sécher un cours d'anglais.
Un de trop.

Entre un sommier et des cageots, dans cette cave, je passai la nuit.
Mais je n'eus pas peur.
Je dormis comme un bébé.
J'crois bien que c'est cette rédaction qui m'a sauvé d'elle, la trouille, et de mes monstres.
Je les avais vaincus en CM2, à p'tits coups de Sergent-Major, sur une feuille volante.

Y'a quelques temps de ça, effrayé pour de bon cette fois, je remarquais que tout ce que j'imaginais et couchais sur le papier, finissait un jour, par m'arriver.

Jusqu'au monstre qu'est en moi et attend que je me rende.

Le Sida.


Mais je ne me rendrai pas.
Jamais il ne me prendra.
Comme me l'a enseigné, Opinel dans la poche, l'air de pas y toucher, par un sujet de rédaction, M'sieur Dufaut.




podcast



23:49 Écrit par Josey Wales dans Confession, HIV, Mon Amour, Introspection, Signe[s] | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : monstres, cave, rédaction, enfance, signes, peur, sida |

Commentaires

Un mec qui arrive à faire des avions avec du papier Canson ne peut pas se faire attraper comme ça.
Et puis il ne te prendra pas. Jamais.
Vaincu par KO.
Juste là pour se rappeler de vivre.
De vivre au futur.
Et de s'aimer.

Je t'aime.

(et je t'attends avec une feuille de Canson, évidemment :D )

Écrit par : bénédicte | 13/11/2008

m'ont fait faire la même rédaction, , oui...en 6eme... mais chez nous yavait pas de cave, juste un grenier bourré d'araignées, mais j'avais pas peur des araignées, j'avais juste peur que mon père rentre bourré, et qu'il s'engueule avec ma mère alors j'ai raconté autre chose, parcequ'un père bourré, ça ne se raconte pas, surtout quand on l'aime aussi fort et qu'on va le chercher la nuit, pour qu'il ne tombe pas, ça tombe, un pére...
et j'ai raconté autre chose
et je n'ai pas eu A, parceque les A n'existaient pas encore, juste une trés bonne note.. parceque j'avais mis ma peur dans autre chose...
l'etait violette, ton encre????

Écrit par : tarmine | 13/11/2008

Putain, Josey, tu vas arrêter de me faire chialer, oui !
Juste quand je pensais que la rivière s'asséchait.
Un souvenir de rédac, pour moi, il est plus tardif. Ce devait être en 5° ou en 4° de Cours Complémentaire. Une histoire de rêverie pendant un devoir de mathématiques. Le Directeur qui me traîne par les oreilles de classe en classe, m'obligeant à lire mon devoir devant tout le monde. La honte ! Faut dire que j'avais eu une très très bonne note, je sais plus exactement. La honte ? Ben oui. Il semblait que j'avais fait un excellent devoir. Alors que j'étais avant dernier du classement général. Il ne rigolait pas du tout avec les talents cachés, le père Rumeau...
Faut dire que mon père lui avait donné le feu vert : "N'hésitez pas à lui fiche une trempe s'il le mérite ! S'il vient se plaindre à la maison, il en recevra une autre !"

Oui... "Sont cons les parents d'élèves de maintenant !"

Écrit par : Boby | 13/11/2008

A chaque fois, j'ouvre le "écrire un commentaire" et je reste là, pétrifiée, avec un grand sourire ou une émotion forte, mais visiblement maladroite, qui n'arrive pas à remplir le formulaire... :)

Écrit par : Zamo | 13/11/2008

L'a vachement bien fait, Monsieur Dufaut, de vous apprendre à écrire autre chose que des lignes de consonnes et de voyelles !!!

NON, ne vous rendez pas. Sortez couverts ...

Écrit par : la maman des poissons | 13/11/2008

Aujourd'hui, j'ai un peu de temps, pour cause de séjour prolongé en établissement scolaire. Je suis viendu et je regrette pas... C'est fou ce que nous parvenons à construire grâce à notre école - laquelle n'est encore pas si mauvaise qu'on le dit !

J'aime bien ce que vous écrivez.

Écrit par : 26rdb | 13/11/2008

C'était un temps où l'on faisait encore des rédactions...
J'ai connu aussi cette époque...
Comme quoi votre talent d'écrivain n'a pas attendu le nombre des années...
Il était déjà là... même au plus jeune âge... Sortir du lot et écrire, imaginer sa propre histoire. Réelle ou imaginaire quand les mots nous emportent...
et emportent le lecteur...
De l'émotion dans vos écrits.
Je lis en silence, et souvent les mots manquent pour laisser un commentaire.

Écrit par : Cléa | 13/11/2008

Ne le répétez à personne ! On ne vous croirait pas ; mais à l'école, on continue à écrire ! Ne pleurons pas sur la disparition du mot "rédaction" en pensant qu'avec le mot, l'activité se serait également perdue... Dans l'épistémologie scolaire et dans les musées d'école, je peux vous assurer que la rédaction a une place de choix.

Écrit par : 26rdb | 13/11/2008

C'est beau, troublant, touchant; à chaque fois, même quand je le dis pas je pense pareil. C'est pétri de talent.

Écrit par : Carobine | 15/11/2008

J'y reviens souvent.
Pourquoi ?
Je sais, je le sais.
Je vous adOre, j'adOre vous lire.

Écrit par : cultu | 16/11/2008

Que de souvenirs qui reviennent tout à coup !

Très réussi :)

Écrit par : Plume | 17/11/2008

Dommage qu'il ne doive sûrement plus être là Monsieur Dufaut, il aurait été plus que fier de voir tout ce que tu écris avec ses voyelles et ses consonnes.
Tu es plus jeune que moi, car les lettres, comme notes, j'ai jamais connu moi non plus... Mais nous avons un point commun, j'ai horreur des salsifis !

Écrit par : Ed | 20/11/2008

Euh ... Ben c'est à mon tour de .. Comment dire .. Je sais pas commenter les commentaires, en fait ..

M'en voulez pas.

Mais y'en a beaucoup qui me remue le machin.

C'est pour ça que j'vois pas quoi ajouter ..

Trop remué.

Écrit par : Josey Wales | 21/11/2008

un petit bonsoir, maintenant que je vous ai retrouvé. les lecteurs de 20 mn sont devenus beaucoup plus nombreux depuis. le monde est toujours plein d'amours et d'injustices, de manques et de mots.vous écrivez, j'écris, on témoigne ou on se soigne pour soi et pour les autres. "je" et les autres sont indissociables.
amitié.

Écrit par : elisabetha | 06/12/2008

Les commentaires sont fermés.

 
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