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21/11/2008

Qu'Importe Ce Que L'On Dit

Compter Ses Amis

C'est vrai. Tu ne parlais pas beaucoup. Mais tu étais des nôtres. Tu faisais partie de la bande, la tribu.

Avec nous, tu sortais. Pas toujours. C'est vrai. Mais souvent, tu étais là. Tu nous suivais. Muet. Ou quasiment.

Nous sortions pour sortir. Faire les cons, les marioles.
Parfois, tu riais, de nos bêtises. Pas souvent. C'est vrai. Mais je t'ai vu, oui, rire à gorge déployée.
Tu riais, et pourtant, il restait comme absent.
Toujours.
Ton regard.

Nous sortions pour boire. Et avec nous, tu buvais. Me rappelle plus si tu buvais plus que nous. Il me semble que oui.
Ce dont je me souviens, c'est que tu tenais debout, toi, et pas nous.
Une fois peut-être, oui, je t'ai vu mal, l'alcool mauvais, l'alcool méchant ; oui, je t'ai vu, méconnaissable.

Nous ne faisions rien d'autre que sortir, traîner, déconner, boire. Nous étions jeunes. Pas très larges d'épaules. Un peu bandits, tellement insolents, drôles de temps en temps. Nous n'attendions pas que la mort nous frôle. Nous n'attendions rien. Rien d'autre que de nous retrouver pour sortir, traîner, déconner et boire. Et toi, sans mots dire, ou si peu, tu nous suivais. Tu étais des nôtres. Tu faisais partie de la bande. De notre tribu. Nous nous croyions indivisibles, indestructibles.
Nous avions tort.

Ce matin-là, en pénétrant dans notre repaire, notre planque à Juke-Box et Flipper, il faisait une drôle de tête. Une tête qu'on ne lui avait jamais vue. Lui, le plus exubérant de la bande, vrai moulin à paroles, toujours en mouvement.
Me souviens que pour déconner, l'un de nous lui a demandé s'il aurait pas perdu sa grand-mère ou quelque chose d'approchant pour tirer une tronche pareille. Une tronche qu'il a secouée, en faisant un geste de la main, un geste qui voulait dire tais-toi, s'il te plait ..
Puis, il nous a tous regardés, bizarrement, en remuant la tête, doucement, tout le temps, il s'est mordu les lèvres, pris sa respiration, et dans un souffle, il a dit :

- Thierry est mort ..

On a tous fait :

- Quoi ?

Comme s'il ne nous avait pas entendus, comme s'il se marmonnait à lui-même, ailleurs, il ajouta :

- Il est rentré chez lui, hier. Et il s'est tiré une balle dans la tête ...

Et il s'est mis à chialer.

Alors on a plus rien dit. On savait pas quoi dire. On était tous là, à renifler tout ce qu'on savait, du coton dans les jambes, du nougat dans l'estomac, tous à se repasser, silencieux, cette phrase dans nos têtes d'adolescents :

- Il est rentré chez lui, hier. Et il s'est tiré une balle dans la tête ...

Et nous ne comprenions pas. Ni la phrase. Ni la balle. Ni la tête. Ni rien.
Peut-être, aussi, nous sentions-nous coupables.
Un peu.
De ne pas avoir fait attention.
Pas assez.
Nous, on pensait qu'à sortir, traîner, boire et déconner.
Nous pensions que ça suffisait.
D'être une bande, une tribu.
Que puisqu'il était là, avec nous, même sans rien dire, même sans trop rire, c'est qu'il était bien.
Il ne l'était pas.
Et nous n'avons rien vu.


Quand je vois dans la télé, ces gens de tous les jours, ces gens du quotidien, témoigner devant la caméra du Journal Télévisé :

"C'est vrai qu'il ne parlait pas beaucoup (...) Il était discret, un peu taciturne, c'est vrai, mais c'était un gentil garçon (...) Il était poli, ça on peut pas dire, il disait toujours bonjour (...) C'est vrai qu'il était comme qui dirait introverti, voyez, mais .. De là à imaginer que .."

Quand j'entends ces mots-là, à chaque fois, je pense à toi ; Thierry.


podcast

16:46 Écrit par Josey Wales dans Confession, Shock Corridor | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : adolescence, bande, tribu, insouciance, mal de vivre, suicide, mort |

19/11/2008

Le Drapeau

Terminale C3 Du Prytanée Militaire De La Flèche

On nous avait réveillés bien avant le son du clairon.
Sans ménagement.
A grands coups de on se magne, on se secoue, allez on s'active, et plus vite que ça
A grands coups de qu'est-ce tu branles le basque ? Non mais tu vas te sortir les doigts du cul, le breton !
Et résonnant, dans les chambrées, les cliquetis, insupportables, leurs règles fouettant nos lits de fer.

C'était novembre, c'était gris, c'était froid.

En un temps record nous nous retrouvèrent tous, hirsutes, hébétés, en rang, au beau milieu de l'immense cour de cette école prestigieuse et militaire.
Tous !
Des pisseux de Sixième aux boutonneux de Terminale.

"Aaaaaarde à vous !" Hurla l'adjudant-chef, et la bobinette cherra !

- T'es sûr ?
- De quoi ?
- Que la bobinette cherra ?
- Ah merde, je m'ai trompé !
- On ne dit pas je m'ai trompé, mais : je me suis trompé !
- Je sais. Mais c'est MON blog ! T'entends ! Mon Tamagotchi à moi !
- Et alors ?
- Et alors, comme c'est à moi, je fais qu'est-ce que j'veux avec mes ch'veux et j't'emmerde !
- Oooooh, mais c'est qu'il est mal luné le blogueur de ces dames ! T'as bouffé un Bacri ou quoi, c'matin ?
- Non. Mais j'ai horreur qu'on me réveille à 5h52 à grands coups de règles et de tu te pignoles ou quoi, garçon ?
- J'comprends .. Mais gaffe à ta grand-mère quand même !
- Grammaire ! Pas grand-mère !
- 'Scuse-moi mais, avec ta bobinette cherra, là ..
- Je vois .. Si j'suis vacciné à la merde, toi, t'aurais comme bouffé un clown du genre énorme ..
- Voilà oui. Autant dire qu'on forme une fine équipe tous les deux ..

"Aaaaaarde à vous !" Beugla le juteux et, c'est à pas de loup, qu'il se radina, le Capitaine, et dit : "Repos !"

L'avait pas l'air heureux d'être là, le Capitaine. L'avait sa tête des mauvais jours. La contrite. Même qu'on aurait dit, juré-craché, qu'il avait perdu sa grand-mère, le gradé.

Il nous fixa bien droit dans le blanc des yeux, fit les cents pas, nous disséqua du regard des pieds à la tête comme si nous étions des grenouilles de laboratoire.

Il cherchait la faille.
Le détail.
La paille.
Mais rien.
Des pisseux aux boutonneux, rien ne suintait.

Il prit son air renfrogné, nous fit remettre au garde-à-vous, au repos, et vice-versa, nous fusilla encore une fois du regard puis, enfin, nous expliqua pourquoi nous étions là, dans le gris et le froid.
Des centaines de petits yeux convergèrent alors vers le mat, et constatèrent qu'effectivement, il n'était plus là ; le drapeau.
Celui de la nation.
C'était, parait-il, un crime ou quelque chose comme ça, d'avoir dérobé le symbole flottant de notre pays et que, si les auteurs de ce méfait ne se dénonçaient pas, alors, vous m'entendez bande de saligauds ? Tous, nous serions tous punis. Sans exception.
Et il ajouta :
"J'attends .."

Mais rien ne vint. Sinon le silence. Impressionnant. A ce point, qu'on aurait pu entendre une Michèle Alliot-Marie voler avec toute sa cohorte de présumés coupables de l'ultra-gauche qui n'existe même pas. Une Michèle Alliot-Marie avec tout le ridicule et le grotesque qui la caractérise.

"Je vois, dit le Capitaine. On joue les rebelles. On fait les fortes têtes ... Bien ! .... Mais j'aime autant vous dire qu'on en a maté, et des plus coriaces que vous. Croyez-moi !"

Il pouvait bien nous dire ce qu'il voulait, ça n'y changerait rien.
Il pouvait bien nous menacer, nous torturer même, on ne lâcherait pas un mot. Encore moins un nom.
Nous, on avait Tanguy en tête. Tanguy et ses larmes. On l'aimait bien Tanguy. C'était un bon gars. Un peu pataud. Pas finaud. Mais l'aurait pas fait de mal à une mouche. Juste, il avait dérobé une plaquette de chocolat. C'était son péché mignon, à Tanguy, le chocolat. Seulement voilà, l'avait pas fait gaffe, qu'elle était là, dans son dos, la prof' d'allemand. Cette salope ! Elle avait été faire son rapport au Capitaine, et Tanguy, il s'était fait exclure de cette école où l'on rentrait par concours, de cette école qui préparait aux grandes.
Pour une malheureuse plaquette de chocolat, on avait brisé son rêve, même qu'il nous en parlait tout le temps, même qu'il s'y voyait, là-haut, dans le ciel, Tanguy-le-pilote, Tanguy-le-Chevalier.
J'te jure, on avait chialé notre mère, tant nous trouvions ça injuste, de foutre en l'air, comme ça, pour du chocolat, même pas de bonne qualité, la vie d'un môme !
La salope !
Fallait qu'elle paye !
Lui repeindre sa bagnole en vert, ne nous avait pas rassasiés. Alors, on avait commis le pire qui soit ; nous étions passés au sacrilège, par principe plus que par justice, et donc, oui, on l'avait piqué, le drapeau, quand la nuit était bien noire, on l'avait enlevé du mat et planqué, rien que pour les faire chier. Pour leur montrer qu'on n'était pas d'accord.
Alors, il pouvait bien jacter le gradé, nous intimider, c'était gaspiller sa salive, pisser dans un violon, parce que nous, rien ! On ne dirait rien.

"Dans ce cas, aucun d'entre vous ne partira ce week-end ! Vous m'entendez ?"

Je vis quelques pisseux tordre du nez. Serrer fort les poings. Retenir leurs larmes.
Faut dire qu'ils étaient pas nombreux, les samedis, les dimanches, où nous rentrions embrasser nos familles. Pas parce que nous étions collés. Mais parce que, pour certains, c'était pas la porte à côté, la famille.
L'Alsace, le Pays Basque, La Corse, tu te l'offres pas chaque week-end, quand t'es pensionnaire dans la Sarthe.
Et pour un p'tit gars de dix-onze ans, même douze, voir son week-end sauter, sachant que le suivant, il était prévu pour le mois d'après, ouais, c'était dur. Vraiment.

"J'espère que ceux qui ont commis cet acte inqualifiable se rendent compte de ce qu'ils font peser à leurs camarades !"

Là, c'était gagné. Nous savions que c'était l'ultime argument. Un aveu. Celui d'impuissance. Même si, il espérait encore, encore un petit peu, le Capitaine, que l'un d'entre nous craquât ; mais non !
Non, car celui qui rompait le silence, il savait.
Il savait bien que nous lui ferions vivre l'enfer durant toute l'année scolaire.
Jusqu'à dormir chaque nuit dans les chiottes.

Jamais ils ne surent qui l'avait dérobé, le drapeau.
Un matin, ils le trouvèrent couvert de boue et de merde couché sur le paillasson du bureau, ce bureau où le Capitaine signifia à Tanguy qu'il était viré pour avoir volé une pauvre petite plaquette de chocolat.

C'est marrant, je ne suis pas obéissant, je ne l'ai jamais été, et pourtant, dans cette école où j'aurais passé trois ans, j'aurais appris une chose essentielle : le silence.
Celui qui de concert répond à une injustice.
J'aurais appris ce que signifie être solidaire les uns des autres, tous unis dans un combat. Etre fier de le remporter.
Surtout face à l'autorité contre laquelle il faut toujours se rebeller.
Quel qu'en soit, le prix à payer.


podcast

20:15 Écrit par Josey Wales dans Confession | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : drapeau français, prytanée militaire de la flèche, injustice, brimades, solidarité, camaraderie |

12/11/2008

La Cave

Moi, Epoque Merde Au Cul ...


M'sieur Dufaut, l'instituteur, il nous avait dit que voilà, maintenant qu'on savait écrire, faire des phrases, même toutes petites et pleines de tâches, qu'on pourrait, vous êtes d'accord les enfants, rédiger un devoir.

Nous qu'avions encore de la merde au cul, on s'disait comme ça, que mine de rien, ben, ça y est, on entrait dans la cour des grands, ceusses qu'ont de la merde dans les oreilles quand tu leur demandes du rab' de coquillettes et de Barbapapa, de la merde dans les yeux quand tu leur dis tout jouace : 'gade papa comme elle est chouette la maquette de bateau que j'viens de finir avec mes mains !

M'sieur Dufaut, lui, l'avait pas de la merde nulle part, même qu'il nous avait sacrement à l'oeil, le lascar, qu'il était pas question de la ramener ou de faire voler des avions de papier Canson, sinon il te tirait toutes tes oreilles devant les camarades, te les taillait en pointes si t'avais la mauvaise idée de crier que c'est pas juste, que ça fait mal et pis, que d'abord, je l'dirai à mon papa qu'il est gendarme dans l'aviation et que vous verrez ce que vous verrez !

Ah ça, y rigolait pas, M'sieur Dufaut dans le dressage de marmots !

C'est pas comme aujourd'hui, où le parent d'élève y vient pleurer sa mère qu'a rien demandé et alerter les autorités, puis l'opinion qu'est conne comme ses pieds, sous prétexte que le représentant de l'Éducation Nationale l'aurait juste demandé, même pas fort en plus, à la progéniture pourrie-gâtée du glandu de fermer sa bouche afin qu'il puisse enfin dispenser son cours.

Sont cons les parents d'élèves de maintenant !

'Gadent trop Mimie Mathie, Super Nanny, attention à la marche crétin, Pernaut, toutes ces niaiseries télévisuelles, même que ça leur brouille le peu qui leur sert de cerveau.

Mes parents à moi, qu'étaient durs comme du bois, me laissaient pas devant la télé, eux ! Et même s'ils s'en foutaient comme de l'an 40 de mes maquettes de bateaux, bordel à cul, ils se souciaient de mon avenir, j't'assure, même s'ils m'en choisirent un tout pourri que, vite fait, je décanillai en m'acoquinant avec des marlous, des traîne-la-rue et des chapardeurs de Playboy et de Nutella.

M'sieur Dufaut, l'instituteur qu'avait un Opinel dans la poche de sa blouse, il nous dit, comme ça, recta, que c'en était fini de recopier des voyelles et des consonnes en tirant la langue, que maintenant, l'était temps d'écrire pour de bon, de passer fissa à la rédaction.

Puis, il nous fixa bien dans les mirettes, histoire de constater comment qu'on prenait la chose, et avant qu'le fayot de service l'ait pu moufeter quoi que ce soit, il nous donna le sujet d'la bafouille.

En une page, pas plus, fallait qu'on décrive une situation dans laquelle on aurait super la trouille.
Mais pas une trouille de demoiselle, ah ça non !
Des foies grandes comme ça, de la peur qui fait horreur et tout.

Il ajouta qu'on avait une heure, suite de quoi, il fit les cents pas autour de nos tables-encrier, voir si par hasard, on copierait pas le sujet du poteau.

Me souviens qu'on mâchouillait nos porte-plumes en regardant le ciel par les vitres, immenses, de l'école Jean-Macé.
Me souviens que c'est Patrick qu'a dégainé le premier la Sergent-Major, même qu'il écrivait super vite, que ça f'sait scritch-scritch dans cette classe grise à la vanille de CM2.

M'sieur Dufaut, il a ramassé nos feuilles volantes et dit qu'il nous les rendrait demain avec des notes allant de A à E.
Ensuite de quoi, on est allé jouer dans le préau, aux billes, aux osselets, aux cow-boys et aux indiens, sauf Patrick qui discutait avec M'sieur Dufaut, même que ça a fini d'énerver Eric qu'a fait tout exprès de lui balancer un balle en mousse dans l'nez, sauf que l'nez, l'appartenait à M'sieur Dufaut qui lui a tiré les oreilles à Eric, avant de les lui tailler en pointes.

Le soir, mes vieux ils m'ont posé des tas de questions du genre t'as été sage, t'as appris quoi aujourd'hui à l'école, mange tes salsifis sinon tu vas en prendre une, ah déjà, vous êtes passés à la rédaction, et alors, t'as écrit quoi, tu sais plus, comment ça tu sais plus, mais c'est pas possible ce gamin, on en fera rien, j'te dis de manger tes salsifis, eh bien boude si ça t'amuse mais sache que dimanche, tu vois quand c'est dimanche, eh bien la promenade, tu sais la promenade, eh bien c'est fini, tu m'entends, y'en aura pas, et c'est pas la peine de pleurer !

Moi, j'voulais pas leur dire, à mes vieux, c'que j'avais baratiné dans ma rédaction ; j'étais sûr que c'était nul, qu'on se moquerait de moi, que j'aurais l'air fin.
Ouais, j'étais sûr et plus que certain que c'était gnan-gnan mon devoir, un truc de gonzesse, que j'allais chier la honte devant tout le monde.
Mes copains.

- Vous avez tous écrit des histoires de monstres ! il a dit M'sieur Dufaut ! Tous ... Sauf un !

Et il s'est avancé vers moi en secouant ma copie devant toute la classe !

- Je vous ai demandés une rédaction dont le sujet était la peur. Qu'est-ce qui vous fait peur ? Et vous avez été chercher des histoires de monstres, alors que Josey, lui, savez-vous ce qu'il a raconté ?

J'ai rentré la tête dans mes épaules, tellement j'aurais voulu qu'on m'voit plus !
Ah mazette, si j'pouvais disparaître, être invisible ou j'sais pas quoi !

- Josey a raconté l'histoire d'un petit garçon qui se retrouve enfermé dans une cave. Celle de son immeuble. Et la nuit tombe.

C'est vrai.
C'est pas des menteries.
C'est bien ça que j'avais raconté.
Comme peur que j'avais.

Mes parents m'avaient enfermé dans la cave parce que j'avais pas fini mes salsifis.
Ils m'avaient dit que pour m'apprendre, j'allais dormir là, au sous-sol.
Dans la pénombre.
Les odeurs de poubelle, de Javel et de rance.

J'avais raconté cette nuit-là, où, accroupi entre une valise, des vieux France-Soir et des cageots, je sursautais à chaque fois que j'entendais le bruit, celle de la minuterie.
Alors la peur me saisissait : qui cela pouvait-il bien être, à cette heure-ci ?
Je ne reconnaissais ni les pas, ni l'odeur.
Je redoutais qu'on me trouvât, là, dans le noir et la poussière.
J'étais tellement pétrifié de peur que je parlais tout seul ou chantais des comptines, des souris vertes qui couraient dans l'herbe, des Pierrette et leur pot-au-lait.
Jusqu'au matin où l'on vint me délivrer.
Jusqu'au matin, je tremblotai et pleurai.

- A ... dit M'sieur Dufaut ... Je vous mets un A, Josey !

Les autres copains ils me regardèrent bizarre, j'en étais presque gêné, j'avais peur de les perdre surtout, j'voulais leur dire que j'avais pas fait exprès, que c'était mieux les monstres, que j'comprenais pas qu'on préfère des histoires d'enfants dans une cave à des monstres qu'attaquent les humains, que ça foutait bien plus les j'tons, qu'il avait du s'tromper, M'sieur Dufaut, qu'il était marteau cet instituteur.

Mais non.

Non, moi c'qui m'faisait peur, vraiment, jusqu'à pisser au lit, c'était cette histoire de cave.
Parce que ça réveille des monstres qui se voyent pas.
Les siens propres.

Ce fut ma première rédaction.
C'était même pas vrai c'que j'y racontais.
Enfin, j'veux dire que j'avais tout imaginé, que c'était sorti de ma tête, voilà tout !
Mais jamais, jamais j'avais passé la nuit au sous-sol.

J'y passai, pourtant.
Quelques années plus tard.
Me souviens plus pourquoi.
J'avais dû sécher un cours d'anglais.
Un de trop.

Entre un sommier et des cageots, dans cette cave, je passai la nuit.
Mais je n'eus pas peur.
Je dormis comme un bébé.
J'crois bien que c'est cette rédaction qui m'a sauvé d'elle, la trouille, et de mes monstres.
Je les avais vaincus en CM2, à p'tits coups de Sergent-Major, sur une feuille volante.

Y'a quelques temps de ça, effrayé pour de bon cette fois, je remarquais que tout ce que j'imaginais et couchais sur le papier, finissait un jour, par m'arriver.

Jusqu'au monstre qu'est en moi et attend que je me rende.

Le Sida.


Mais je ne me rendrai pas.
Jamais il ne me prendra.
Comme me l'a enseigné, Opinel dans la poche, l'air de pas y toucher, par un sujet de rédaction, M'sieur Dufaut.




podcast



23:49 Écrit par Josey Wales dans Confession, HIV, Mon Amour, Introspection, Signe[s] | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : monstres, cave, rédaction, enfance, signes, peur, sida |

 
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