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17/09/2008

Paridelphia

C'était un mois avant.
Notre mariage.

C'était un mardi.
Un 22 mai de l'année 1990.

Miss Tic

Je me souviens de ce mardi, j'étais en pleine forme. Je volais. Littéralement. Je faisais rire le monde entier. Et comme ils étaient tous bien étonnés de me voir ainsi, moi qui d'habitude, ne dis mot, ou pas grand chose.
Et puis, quelqu'un est venu me trouver, m'a dit que c'était pour moi ; le téléphone.
Que c'était urgent.

J'ai pensé qu'il t'était arrivé quelque chose, peut-être étais-tu tombée comme l'autre fois, dans l'escalier, ou que tes dernières analyses étaient mauvaises, plus encore que d'habitude, qu'il fallait tout annuler, le mariage, que ça y est, il était enclenché pour de bon, le maudit, le compte à rebours.

Mais non.

Quand j'entendis le son de ta voix, je compris.
Compris qu'ils étaient tombés les résultats, les miens, ceux du laboratoire Fournier.
Tu t'excusais de n'avoir pas pu attendre, attendre que je rentre.
Du boulot.
Et moi je te disais que non, que ça ne faisait rien, qu'il ne fallait pas t'excuser.
Que tu avais bien fait.

Je raccrochai et repris mon travail comme si de rien n'était.
Certes, je ne volais plus, je ne faisais plus rire le monde entier, mais, et quand bien même cela pourrait paraître étrange, rien, je ne ressentais rien de particulier.
Pas même j'étais triste.

Le lendemain, j'allai voir mon patron, lui annonçai la mauvaise nouvelle ; il fit une drôle de tête, comme le coiffeur, celui de mes onze ans, qui tordait du nez quand il me ratiboisait le crâne avec sa foutue tondeuse sous le regard satisfait de ma mère.
Il me dit, mon patron, quelques mots que je n'entendis pas, ou à peine, des mots sans importance, mécaniques, les mots d'une lettre-type.
Moi, naïf, insouciant, je lui assurai que ça ne changeait rien, que je restais le même, motivé, volontaire, prêt à y retourner, qu'il pouvait compter sur moi, et pis d'abord, vous savez, je ne sais plus si j'vous l'avais dit, mais je vais me marier, le jour de la Fête de la Musique, le premier jour de l'été, comme quoi, vous voyez, la vie continue !

La vie continue, j'ai répété.

Le 21 juin il est venu, mon patron, son gosse dans les bras, nous féliciter Françoise et moi, prendre un Kir à l'Asti, sur la photo sourire, puis s'en est allé avant même que la fête bat son plein.

Six jours après, "il" m'était signifié que je changeais de poste.
Je demandai pour quelles raisons.
Le "il" en question ne sut me répondre, et, comme je le sentais gêné, je lui souriai, lui disant que ça n'était pas grave, tu sais, qu'il n'y était pour rien, que de toutes les façons, tu me connais, je donnerai le maximum.
Ce que je ne pus faire, le poste étant vide.
De travail.
En réalité, c'était un placard.

Durant deux mois je vins, respectant scrupuleusement mes nouveaux horaires, absurdes et démentiels, annotés sur l'avenant de mon contrat.
Durant deux mois, je traînai dans les couloirs, comme une âme en peine.
Et celles et ceux avec qui j'avais écumé tout Paris, celles et ceux avec qui j'avais refait le monde de soirées inoubliables en fêtes mémorables, conviés à notre mariage, désormais me saluaient mollement avec un air compassé.
Alors, je finis par craquer.

Le 26 août 1990, j'étais licencié.

57 267,44 francs.
C'était le chiffre inscrit sur le chèque.
Soit près de cinq fois plus que, légalement, ce à quoi j'avais droit.

Je ne posais pas de question.
Pas la peine.
J'avais compris.
On achetait mon silence.
Dès fois que, j'aurais comme dans l'idée d'aller aux prud'hommes.
Comme si, trois ans avant sa sortie sur les écrans, je pus avoir l'extraordinaire volonté qui habitait Andrew Beckett, le personnage de Philadelphia, le si joli film de Jonathan Demme.

Mais non.

Non, car, et même si je me le cachais, je savais pertinemment que le temps pressait, à quel point il t'était précieux mais compté.
Alors, sans mot dire, je pris le chèque et t'emmenais, fin septembre, en voyage de noces, à Saint-Barth.

Un an après, le 5 novembre 1991, je dispersais tes cendres au large de Fécamp.

Je n'avais toujours pas retrouvé de travail.


podcast

16:04 Écrit par Josey Wales dans Confession, HIV, Mon Amour | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : françoise rivière, hiv, séropositivité, mariage, licenciement, philadelphia |

01/09/2008

J'Aimerais

J'aimerais pouvoir écrire un ciel bleu, dégagé, un ciel déserté de nuages, avec flottant, tu sais quoi ?
Un ange à la noix, asexué mais bandant.
Bandant son arc et me disant :
"Alors p'tit con, te revoilà bêlant comme un mouton !"
Mais non.
Je ne sais pas.
Écrire un ciel bleu, dégagé, de nuages déserté.



The Big Sky 


Quand j'étais gosse, je veux dire quand j'avais vingt-trois ans et demi, je m'étais convaincu que l'on pouvait mesurer le nombre de jours où nous avions été heureux.
Il suffisait de se plonger dans ton journal intime.

L'hypothèse était la suivante :

Si le bonheur te paralyse le poignet à ce point que te voilà infoutu d'écrire la moindre ligne, ou est tel que tu n'éprouves nullement le besoin de t'y confier, alors il te suffit de compter le nombre de jours où tu n'as point couché de mots dans ton journal intime et le total obtenu sera celui de tes jours heureux.

L'hypothèse était séduisante - "le bonheur ne s'écrit pas, il se vit !" - mais c'était faire fi de l'irrationnel et de l'imprévisible, fi de la complexité de la nature humaine qui, par exemple, ne sait jouir pleinement du bonheur quand il est là, grand, beau, éclatant, ce bonheur qu'elle a tant espéré, et le pleurerait ensuite sur des pages entières, inconsolable et souhaitant le rester pour n'avoir su ni le vivre ni le garder.
Fi de la complexité de la nature humaine qui peut aussi, jeter l'encre, noyée qu'elle se croie par la souffrance, comme elle peut tout aussi bien étaler son bonheur avec des mots de tous les jours, des coeurs dessinés, la photo d'un nouveau-né, tout un monde simplifié, un monde où le ciel est bleu, dégagé, de nuages déserté.
Sauf que, concernant ce dernier cas, je n'y crois pas.
Pour que je le crusse, il aurait fallu que dans ton ciel écoeurant, t'apostrophât, flottant et bandant, un ange à la noix.

- C'est ce que je me tue à faire depuis des années, pourtant, je le vois bien, jouir de ton bonheur, tu ne sais toujours pas.
- C'est parce que je ... C'est parce que je ne sais pas l'écrire. Si je savais l'écrire, ce serait parfait !
- Non. Si tu savais l'écrire, tu t'en lasserais.
- Alors tu voudrais que je renonce ?
- A l'enlacer, non ! A l'écrire, oui.

Elle se tait.
Regarde le ciel, longtemps.
Puis, me dit :

- Tu sais dessiner ?
- Non !
- Alors apprends !
- Pourquoi ?
- Parce que, mon pauvre amour, le bonheur ne s'écrit pas, il se dessine. Jour après jour. Parce qu'il est, le bonheur, votre plus grand, votre plus beau, votre plus éclatant dessein. 

J'aimerais pouvoir dessiner un ciel bleu, dégagé, un ciel déserté de nuages, avec flottant, devine quoi ?
Un ange à la noix, asexué mais bandant.
Bandant son arc et me disant :
"Alors p'tit con, tu me le dessines ce mouton ?"
Oh oui !
Un jour, je saurai.
Dessiner un ciel bleu, dégagé, de nuages déserté.

La photo d'un nouveau-né.



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18:22 Écrit par Josey Wales dans Confession, Introspection | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : ecrire, dessiner, ciel, bleu, ange, bonheur, nouveau-né |

25/08/2008

Non, Mais T'as Vu Ma Gueule ?

"Le bonheur c'est du chagrin qui se repose."
[Léo Ferré]

Train De Nuit

Il vient de passer Cahors, le train de nuit.
Il est 5h02.
Je ne dors pas.

Tête posée sur mes genoux, tendrement je regarde les voyageurs en lousdé avec la folle envie de leur dire qu'ils sont beaux.
Qu'ils sont beaux, oui ! Parfaitement !
Même toi, là-bas, avec ton survêtement à la con, trop bleu, trop clair !

Il est 5h02, et va savoir pourquoi, dans ce tortillard nocture, j'ai subitement envie de sortir de ce qui m'encombre, m'encachotte et me pèse.
Me déloquer de mon moi.
Lever mon cul, et, avec la voix de cet abruti de franco-sénégalais de Richard Bohringer dire :
"C'est beau, non, les gars ? ... C'est beau un train de nuit, la nuit !"

Même que, juré, craché, c'est pas des sornettes.
Que je le pense vraiment.
Que ça me bouleverse, tellement je le pense fort.
Croix de bois, croix de fer, si j'mens, que c'train (dér)aille en Enfer !

Et quand bien même serait-ce le signe d'une vertigineuse phase de régression, ou d'une cul-cul-pralinerie ferroviaire, m'en fous, je maintiens, oui, que c'est beau : ce train, cette nuit, ces lumières tamisées, et vous, à moitié ou au trois-quart endormis.

C'est à 5h02 que, avec autant, sinon plus de retard que ce train de nuit a pris dès le départ, je comprends.
Je réalise.

Je réalise que c'est ça !
C'est ça que je voulais te dire quand inlassablement, en berne des fossettes, tu me questionnais ; quand un tantinet inquiète tu me demandais ce que j'avais, ce qui me passait par la tête, et qu'invariablement je te répondais :

- Non, mais t'as vu ma gueule ?

Alors qu'en fait.

Alors qu'en fête, je voulais te dire :

- C'est beau, non ? Ce moment. Tous ces moments ! ... Et nous ! Et nous en plein dedans ! ... Non mais tu te rends compte de la chance que nous avons ? De nous trouver là, tous les deux, rien que nous deux, au beau, si beau milieu de cet instant. De tous ces instants !

Et puis, non.
J'ai pas osé.
Dans ma gorge, tous ces mots sont restés.
Noués.
Avant de, sur mes cils, perler.
Puis sur ton étoile filante, glisser.

Comme si, le bonheur, c'était juste beau.
A pleurer.



podcast

16:54 Écrit par Josey Wales dans Confession, L'Epris | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : benedicte desforges, train de nuit, cahors, beauté, bonheur, etoile filante, jamiroquai |

 
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