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12/08/2008

Marjolaine

- J'ai bien réfléchi pendant ton absence et je crois avoir compris.
- Dis-moi. Dis ce que tu as compris.
- ELLE espère, elle escompte qu'à la longue tu vas la détester. Qu'avec le temps, tu vas la haïr. Du moins, fait-ELLE tout pour que ça arrive. Et alors, enfin, ce sera fini.
- Oui. Sauf que ça n'arrivera jamais.
- Que ça finisse ?
- Non. Que je la haïsse.
- Comment peux-tu en être aussi sûr ?
- Tu as des yeux ?
- Oui ... Bien sûr !
- Alors regarde !
- Oh pardon ... Je n'avais pas vu.


Vendée - Juillet 1973


Elle s'appelait Marjolaine.
J'avais dix ans.
Et demi.
Elle en avait treize.
C'était en Vendée.
Elle nous apportait le lait.
Chaud.

Faute de dés et d'un circuit prédéfini, c'est à l'aide d'un petit caillou que je les avançais un par un, dans le jardin d'une location de vacances, les cyclistes de plomb et de plastique.
Répliques miniatures, dépareillés, des héros du Tour de France.
Un petit caillou propulsé par un jeu de pouce et d'index.

"Mais tu triches !" s'était-elle exclamé, Marjolaine.

Je lui disais que non, que ça dépendait du caillou, pas de moi !
Arrête me répondait-elle ! Tiens par exemple pour celui-ci, de cycliste, tu l'as retenu le caillou, je l'ai vu ! C'est pas parce que j'suis une fille qu'il faut me prendre pour une bille ! Ah le tricheur-euh ! Ah le menteur-euh !
Et alors ? Qu'est-ce que ça peut bien te faire à la fin ? Non mais oh ! Je fais c'que je veux avec MES cyclistes, d'abord !

Alors elle se trémoussait comme si elle fut prise d'une subite et sérieuse envie de pisser.
Elle se dandinait tout en baissant les yeux.
Mais j'avais bien remarqué.
Qu'ils étaient verts.

Le vent soulevait ses nattes de gauloises dévoilant ainsi, dévoilant enfin, ses tâches de rousseur parsemant son visage.
De chipie.

"On joue à quelque chose ?" me demandait-elle.
"D'accord .." je répondais.

Elle prenait ses jambes à son cou et, goguenarde, me criait :
"Essaye de m'attraper, si tu peux !"

Mais je ne voulais pas.
L'attraper.
Me disais que c'était pas du jeu, que c'était trop facile, alors je faisais traîner, lambiner, la regardant rire de mon impuissance, jusqu'à ce que, fatalement, elle se ramasse, de tout son long s'étale entre herbes sauvages et petits cailloux, et qu'affolé je me précipite, maladroitement et balbutiant la relève, ses yeux verts plantés dans les miens.
Ce qui ne lui plaisait pas.

A ma mère.

- Tu la détestes ?
- Qui ça ?
- Ben ta mère !
- Je ne sais pas. Je voudrais bien. Mais je n'y arrive pas.
- Peut-être parce qu'elle n'a rien fait pour.
- Non. Parce que c'est ma mère.

Je ne jouai plus aux cyclistes la dernière semaine de nos vacances familiales.

Je mangeais à peine.
Je n'avais plus goût à rien.
Il me tardait de rentrer, d'en finir avec cette Vendée.

Parfois, tout en bas de la vallée, je la voyais, du haut de mes dix ans et demi, Marjolaine.
Trémoussante, dandinante, gambadante.
Et il se serrait à m'en faire mal.
Mon coeur.

Ce n'est plus elle qui nous apportait le lait.
Mais son grand dadet de frère.
Ma mère avait fait le nécessaire.

Comme elle le fera plus tard.
Encore et toujours.

Jusqu'à ce que je parte, et jamais ne revienne.

- Menteur-euh !
- Quoi menteur-euh ?
- Tu es revenu. Tu le sais bien.
- Oui. Et je le payai encore, au prix fort.
- Ce n'était pas un amour de vacances, cette fois ?
- Non. Mais peu importe.

Elle se tait.
Regarde le ciel.
Longtemps.

Plus tard, elle me dit :

- Ça nous mène où tout ça ?
- Quoi ?
- Ta mère, les petits cailloux, ELLE, Marjolaine ..
- Je ne sais pas. Au pardon, peut-être.
- Je ne comprends pas.
- Oh si ! Tu comprends très bien ! Quand on est capable de pardon, on ne peut haïr, on ne peut détester, quoi que l'autre fasse. Ou ne fasse pas.

Alors il ne restera plus que le vent.
Pas celui, malicieux, qui soulevant les nattes de Marjolaine dévoilait ses adorables, ses tâches de rousseur.
Non.
Pas ce vent-là.
Mais celui qui un jour vous fit écrire que vous ne pouviez supporter d'aller plus loin sur ce chemin qui n'en était pas un, me demandant de vous en pardonner..
Le vent des doutes qui finit par vous emporter.
Et m'emportera demain.

Quand tout ira bien.


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23:32 Écrit par Josey Wales dans Introspection | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : vendée, vacances, marjolaine, mère, castratrice, amour, éternité |

31/07/2008

Qu'En Sera-t-il A Noël ?

- Et vous ? Êtes-vous écrivain ?
- Je suis en passe de le devenir, dit Stein. Vous comprenez ?
- Oui. Depuis toujours sans doute ?
- Oui. A quoi l'aviez-vous deviné ?
Plus aucun bruit d'aucune sorte maintenant. Elle doit avoir atteint sa chambre.
- A quoi ? redemande Stein.
- A votre acharnement à poser des questions. Pour n'arriver nulle part.

[Marguerite Duras - "Détruire, Dit-Elle" - 1969, Les Éditions De Minuit]


Ne Nuit Pas

Je vous ai appelée.
Il fallait que je vous voie.
Vous dire que je ne sais plus.
Parler.

Dans une conversation, par exemple, je me glisse.
Et puis, me tais.
Aussi sec.
Je vous dis que j'en souffre.
Beaucoup.
Ajoutant que parler, je voudrais, et puis, je renonce.
Vous confiant cela, je les retiens, mes larmes.

Vous m'écoutez.
Me demandez de quoi ai-je peur, toujours cette hantise de ne pas être à la hauteur ?

Voilà oui, de mettre à côté de la plaque, cheveu dans la soupe.
Je vous dis que je suis inadapté social et vous hochez la tête.
Négativement.

"Tu n'es pas misanthrope, tu m'as dit, tu tends à l'être .."
Sous-entendu, j'ai bien compris, que je ne peux l'être.
Ça non plus.
Je ne peux pas.


Je vous raconte mon périple, dans le désordre, leur étonnement de me voir ainsi, muet ou presque.
Que cet étonnement ne me fait pas du bien, qu'il me paralyse d'autant plus.
Verbalement.
M'emprisonne plus encore.
Pourtant, autant que je me souvienne, je n'ai jamais été très bavard.
Ou sinon, oui, un peu plus drôle.
Je veux dire qu'autour d'une table, j'étais le "sniper" de service.
Le gars qui balançait un bon mot.
A point, bleu ou particulièrement saignant.
Plus maintenant.
Il m'arrivait aussi, arroseur à rosé, de refaire le monde, joyeux, impétueux, présomptueux sans doute, de confronter des idées, des utopies, des envies.
Plus maintenant.

"Il faut que tu te bouges, elle m'a dit. Que tu te bouges ! Il faut que tu te relèves ... Il le faut !"
Tout en m'accordant que j'avais quelque chose de rare, ce qu'elle nomme une "qualité d'écoute".

Voilà, Madame, je suis un type qui écoute, mais ne pipe mot.

Vous tentez de m'aider, me mettre sur une piste, me parlez de dépendance, je crois, enfin peut-être n'était-ce pas ce mot-là, précisément, mais je me souviens - et pourtant c'était hier - vous avoir dit que moi, oui, je dépendais du désir des autres.
C'est ça ?
Vous avez hoché la tête.
Positivement.

Je suis las, vous savez.
Tellement las.
Quand je fais le bilan, et quand bien même, je la trouverais belle ma vie, riches d'émotions diverses, contraires, de rencontres, vertigineuses rencontres, longues et fidèles, au final, ce sont des petits bouts de vie ponctués par des ruptures, c'est un éternel recommencement, tout le temps, d'où ma lassitude ; un éternel recommencement et rien, rien de construit vraiment.

Je me souviens dans cette Unité Psychiatrique, j'avais un temps l'impression d'être au beau milieu de blessés de guerre.
Celle de la vie.
La guerre sociale, permanente.
Tu comprends ?


"La vie est dure, tu m'as dit, elle est dure."

Construire, me dis-je.
Pour quoi faire ?
Pour arriver où ?

Je vous fais part de mon dégoût.
De moi-même.
Oui, le dégoût, comment pourrait-il en être autrement quand on ne va pas au bout de soi-même, jamais, de ses désirs profonds, de ses ambitions.
Écrire.
J'ai tout : le sujet, le verbe, les compléments d'objet direct.

"Pourquoi vous ne le faites pas ?"
Je soupire.
Trouve la plus mauvaise des explications : l'échec !
Vous souriez et me dites :
"Pourquoi ne pas envisager l'inverse : la réussite !"
Je me tais.
"Et même, si vous n'y arrivez pas, vous le rangez dans un tiroir, et vous le reprendrez plus tard."
Je vous réponds que le problème c'est que je suis impatient, que je voudrais l'écrire vite, qu'il soit déjà écrit, depuis le temps.
Que demain, j'ai 46 ans.
Déjà.
Que c'est effrayant.

"Tu es juste, tu m'as dit. Oui, tu es juste."

Juste seul.
Mais je n'ai pas eu le courage de (te) le dire.

Tu vois, aujourd'hui, ça y est, c'est fait, j'ai 46 ans.
Je ne sais si c'est juste, mais je suis seul.
Quelques SMS tombent.
Des mails.
Des appels.
Mais d'elle, non.
Rien.
Sans doute, a-t-elle oublié.
Ou pas.
Ca fait mal, cependant.
Mon Dieu que ça fait mal ..
Qu'ai-je fait pour mériter ce que je ne sais nommer.
Qu'ai-je fait pour souffrir son silence, cette indifférence ?

J'ai 46 ans, aujourd'hui, et je suis juste seul.
Cloîtré.
Et je me demande : 
Qu'en sera-t-il à Noël ?



podcast


NB : Et puis finalement, il arriva, par surprise, la plus belle, son appel.
Et je me maudissais d'avoir imaginé, mal pensé, qu'elle aurait pu oublier...

16:40 Écrit par Josey Wales dans Confession, Introspection | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : duras, détruire, construire, ecrire, se taire, abandon |

08/06/2008

"Qu'Attendez-Vous Des Autres ?"

On est étonnamment volubile lors de la première séance, celle d'une analyse.
Et pourtant, avant de s'y rendre, l'on est tétanisé, traqueur, persuadé que rien, rien ne sortira.
Pas le moindre mot.

Et puis quoi, quoi dire ?

Ou plutôt :
Par où commencer ?

C'est un tel bordel, en vérité.

Ne faudrait-il pas au préalable répéter son texte tel un acteur, sur le papier coucher le
storyboard, celui de sa vie, ordonner, trier, destiner.

Destine-moi un mouton, ô Prince de la Nuit, Père de mon désert !
Destine-moi un but, mon Ange-Gardien, goal-keeper de mon âme ! 
Destine-moi un Tigre, une occasion du Lion, astrologique-moi l'esprit !

L'Inconscient

Ce vendredi 24 septembre 1993, ça brinquebale du ventricule, branle de l'oreillette, quand je pénètre dans ce méridional cabinet ; j'ai comme un marteau à la place du coeur.
Un marteau p'tit coeur.

Mais à peine installé, voilà qu'ça part, qu'ça gicle.
Sans queue.
Ni tête.

J'vide mon sac.
J'déballe.
J'éjacule verbal.
Je m'encordonne ombilical.

Ca valse, ça geint, ça pleure
sa mère, mais vise bonhomme : j'en ai deux, paires, comment tu l'expliques, hein ?
Tu l'expliques comment que je sois, de père, orphelin ?

Il était beau mon père, il sentait bon le sable chaud,
Pépé-le-Moko, Ventura Lino, marié sur le tard, trop tard !
Ailleurs il était son coeur, dans un patelin en straminer, mais l'a pas osé, il est resté ; ça l'a rongé, lentement, ça l'a bouffé, de l'intérieur : le cancer ; et pas le petit !
Faut croire qu'il était immense, immensément grand, son chagrin.

Ah
le Sida, oui ...
J'l'avais oublié c'lui-là !

Dans mon sang le Khmer Rouge, et alors ?

Bien sûr je l'ai voulu.
Que crois-tu ?
Je l'aimais, passionnément, je pensais le lui prendre, le virus, tu comprends, m'inoculer pour la sauver, comme un marché avec la Mort, quelque chose qui ressemblerait à :

"Tu la lâches, et en échange, tu me prends, moi."

Ne pleure pas Madame, je t'en conjure, tant je le crois, tant je le veux, tant tu verras, je l'aurai la vermine !
Tant tu verras, je lui ferai la peau à ce salaud !

Il n'y a point,
mon amour, de chemin que l'on ne puisse dévier de sa trajectoire, fut-elle maudite.
Toute rivière est destinée à retrouver son lit.
Et toute vie, son cours.

Oui, je l'ai voulu, et alors ?

Que vous dire de plus ?

Qu'orphelin de père et de cancer, désormais fort marri d'être veuf, je me retrouvais seul, ombre ombilicale, hors-la-vie et la loi, pas même celle du talion, sinon dedans pour dedans, oeil pour deuil, borgne to be alive, non merci, pas besoin dead ..

Dans tous les sens je partais, les mots comme des fusées, mélangés, brouillonnés, imparfaits ; et les maux pieds nickelés, ficelés, au plus que présent conjugués.

Alors bonhomme, tu l'as trouvée comment ma disserte ?
Hein ?
Parce que tu vois, là, j'trouve plus rien à dire, c'est à toi d't'y coller mon pote !
Vas-y, joue-moi du
Freud, sors-le-moi ton Lacan ..

Mais rien.
Sinon, le silence.
Et votre regard.

Et voilà qu'il m'envahit et me glace, le doute.
Ai-je bien dit ?
Ai-je bien fait de le dire ?
Est-ce ainsi qu'il fallait que je le dise ?

Vous me regardez encore, dans mon jus me laissez mariner, peut-être qu'au fond, vous aussi cherchez les mots, ceux qui tombent justes et vous faites bien ; mieux, vous faites mouche quand enfin elle s'ouvre, votre bouche, et qu'à la question elle me soumet :

"Qu'attendez-vous des autres ?"

Saisi, j'étais.
Et cueilli à la fois.
Comme un écolier.

Merde alors !
Si j'm'attendais à ça !


"Qu'attendez-vous des autres ?"

J'ai cherché, rongeant mes ongles pour de faux.
J'ai cherché, mais je n'ai pas trouvé.
La réponse.
Je n'ai pas su répondre à votre question.

Quinze ans plus tard, elle reste posée et toujours sans réponse.


podcast

17:30 Écrit par Josey Wales dans Introspection | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : analyse, mots, maux, sida, mort, françoise rivière, l'autre |

 
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