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01/11/2009

Jour de Toussaint

Route de Treignac [Corrèze]

C’est un regard. Celui de ma mère. Et ce rire, que je ravale. Peut-être, aussi, a-t-elle dit quelque chose. Je ne sais plus. C’est loin tout ça. Je ne me souviens que du silence, gêné, qui suivit. Et de tous les autres regards, étonnés, réprobateurs ou désolés. En fait, je ne comprends pas pourquoi, non vraiment, je ne comprends toujours pas pourquoi, nous étions à ce point éloignés l’un de l’autre, ma mère et moi. Surtout ce jour-là. Les grands avec les grands, les petits avec les petits. Mais moi, je n’étais ni grand, ni petit. J’avais, déjà, dix-sept ans.
Nous aurions dû, je pense, être assis à la même table, unis, maman, ma sœur et moi.

- Pourquoi riais-tu ?
- Je ne sais pas.
- Allons, tu dois bien savoir ..
- Je te dis que non.
- Quand même, il s’agissait d’un enterrement. Celui de ton père.
- Non.
- Ah si !
- Non, je te dis. C’était un repas.
- Qui suivait l’enterrement !
- Exactement. Qui suivait l’enterrement.
- L’enterrement de ton père !
- Oui, l’enterrement de mon père.
- Et tu riais !
- Non. Pas à l’enterrement. Seulement après.
- Tu joues sur les mots, là !
- Non. Il y a eu l’enterrement. Ensuite le repas. Je n’ai pas ri à l’enterrement. Seulement après. Dans ce restaurant, étrange, de Corrèze. Ce n’est pas pareil. Tout était fini. Tu comprends ? C’était fini. Terminé. Cette fois, il n’était plus là.
- Alors tu pouvais rire ?
- Non. Ce n’est pas ça.
- Alors c’est quoi ?
- J’aurais voulu rentrer. Faire des kilomètres, comme ça. Sans bruit. Sans aucun mot. Le nez collé à la vitre arrière. Une vitre pleine de buées. Rentrer, puis me coucher. Seul. J’aurais fermé la porte de ma chambre.

Je crois me souvenir. Ça me revient. Le restaurant nous l’avions gagné à pied. Mine de rien, ça faisait une trotte, depuis le cimetière. Les grands devant, les petits derrière. Et moi, qui ne trouvais pas ma place dans ce cortège, ce triste défilé. On n’entendait que le bruit des chaussures sur le bitume, aussi quelques murmures. Il faisait ni beau, ni gris. Je ne sais même plus comment j’étais attifé. Je ne crois pas que ma mère était en noir. Pas tout à fait. Pas complètement. Une fois dans le restaurant, péniblement, nous nous sommes installés, dans des crissements de chaises. C’était long. Et puis, quelqu’un, je ne sais qui, a demandé si il y en avait qui voulait prendre un verre, l’apéro. Il y en avait, oui. Une dame, plutôt entre deux âges, dans une blouse, leur a apporté des Pastis, des Martini, du Porto, du Guignolet et de la Suze. Alors, ils ont levé leurs verres, doucement, et l’un deux a dit : “Santé !” ..

- Et c’est là que tu as ri ?
- Oui. J’ai même ajouté quelque chose, je ne sais plus quoi, une plaisanterie. Et je riais de plus belle.
- Qu’est-ce qui te faisait tant rire ?
- Ce mot-là, celui qu’il avait prononcé ..
- Santé ?
- Oui.
- Pourquoi ?
- Parce qu’il était mort. D’un cancer généralisé. Mon père.

Après, je pensais que le rire, l’humour, tout ça, et surtout sur ce qui touche à la mort, ça pouvait aider. Ou soulager. Je me trompais. Mais je crois que je le savais. Je l’ai toujours su.

L’humour ne sauve pas ; l’humour ne sert en définitive à peu près à rien. On peut envisager les évènements de la vie avec humour pendant des années, dans certains cas on peut adopter une attitude humoristique pratiquement jusqu’à la fin ; mais en définitive la vie vous brise le cœur. Quelles que soient les qualités de courage, de sang-froid et d’humour qu’on a pu développer tout au long de sa vie, on finit toujours par avoir le cœur brisé. Alors, on arrête de rire. Au bout du compte il n’y a plus que la solitude, le froid et le silence. Au bout du compte, il n’y a plus que la mort.”
[Michel Houellebecq - “Les Particules Élémentaires” – 1999]


podcast

29/03/2009

En Sera-t-il Toujours Et Ainsi De Ma Vie ?

Un Verre Ca Va, Dewaere, Bonjour Les Dégâts !

Un gigot. Du mouton. Des fayots. Tous autour et moi derrière.
Du vin rouge, des petits gâteaux apéro, une salle à manger.
L’ennui.

Je voudrais aller jouer. Cocottes en papier.

Je voudrais m’évader. Partir. Avec le vent.
Par la fenêtre, regarder le temps passer. Les bicyclettes.

J’veux pas rester là. Ça ne me concerne pas, les déboires de l’un, les tristesses de l’autre. Le tiercé, la R16, le prix des allumettes.
Pourquoi m’infliger ça ?
Pourquoi convie-t-on les enfants à la table des grands ? Mais on s’emmerde, nous ! Vous nous faites chier avec vos histoires, sans relief. Vous nous dérangez dans nos rêves, nos petits secrets, nos jardins potagers. Qu’est-ce que j’en sais moi, c’que j’ferai plus tard ?  Qu’est-ce que ça peut te foutre que je ressemble à tonton machin ou à papi qu’est mort, que j’ai jamais vu, ni connu ? 

Pourquoi convie-t-on les enfants à la table des grands ?
On s’y sent mal, à l’étroit, humilié presque, oui, humilié par leurs questions, leurs regards. N’ont-ils jamais été des enfants ou l’ont-ils déjà oublié ? Ne s’en rappellent-ils donc pas de cet ennui gigantesque, de ces corps qui se trémoussent, mal en peau, mal partout, j’sais pas quoi dire, pas comment me tenir, j’suis comme un animal de foire, une bête curieuse, un chien savant, un bon à rien, ça dépend ; des jours, du gigot, des fayots ; ça dépend du temps, des saisons, d’une odeur.

J’voudrais partir, m’évader, ne pas être là, au milieu des grands, parents, beau-ceci, bru-cela, qui n’entravent rien à c’qui tangue et balance dans la tête d’un enfant.
De 8 ans.

C’est monstrueux et c’est doux ; c’est à vomir, c’est à sourire, ce qui épouvante et ravit l’esprit d’un enfant.
De 8 ans.

Un gigot. Du mouton. Des fayots, et tout à coup, le voilà qui se lève, fait le tour de cette table, et “bim” ça part, une fois, deux fois, sous les cris, les protestations, les “Jean, mais enfin qu’est-ce qu’il te prend !”, les “Jean, mais tu vas le tuer !”.
Mais rien ne l’arrête, et “bim”, et “bam”, et “boum”, les coups pleuvent, je suis à terre et me protège ; les coups pleuvent, et je crois, peut-être, oui, aussi des insultes. Et je ne sais pas, non, je ne sais pas c’que j’ai fait pour mériter “ça” ; peut-être ai-je oublié de dire “Non merci !”, après "Je n’en veux pas.", je n’en veux plus ; peut-être ai-je parlé alors que j’ne devais pas ; peut-être n’ai-je rien dit, que c’est juste un regard, une attitude, je n’sais pas ; non, je n’sais pas ce qui est la cause de “ça”, de cette violence.

C’est ma mère qui me tire de là, de ses mains, de ses pieds, de ses coups ; c’est ma mère qui me tire de là sous les “Jean, mais enfin, ça ne va pas ?” ; c’est elle qui m’emmène dans la chambre, me couche, me console, me dit que ce n’est rien, ce n’est rien, je viendrai te voir tout à l’heure, essaie de dormir.
Ou peut-être non, peut-être qu’elle n’a pas dit ça, mais que, je l’avais bien cherché, qu’elle me l’avait bien dit, que c’était pas faute de me l’avoir répété.
Je ne sais pas.

Je reste seul, dans le noir de cette chambre à pleurer.
Je ne sais pas pourquoi il m’a frappé comme ça.
Et si c’était seulement parce que j’étais là ?
Seulement parce que j’existais.

Je ne sais pas.
Je n’ai jamais su.

En sera-t-il toujours et ainsi de ma vie ?


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21:22 Écrit par Josey Wales dans Confession | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : père, violence, enfance, douleur, une salle à manger, repas de famille |

25/03/2009

Camille

L'Homme Face à La Mer Médite Et Renaît

Camille.
C’était ton prénom.
Avec, un sexe de garçon.

Camille, parce que voilà, c’est comme ça, c’est la vie.
T’hérites d’un prénom que t’as pas choisi.
Et ce n’est qu’un début.

Camille, pas pour Claudel ; non.
Pour Desmoulin.
Pas celui de l’Histoire de France, celui du cinéma, le “Danton “ de Wajda, parce que la tête de Patrice, le Chéreau, jamais j’ai pu l’oublier. Son regard, surtout. Triste. Et pourtant joyeux, un peu, d’en finir, en route pour la guillotine et bonsoir Clara !

Tu étais mon fils, Camille. Une partie de ma chair, un peu de mon sang.
Tu étais innocent, en un mot comme en cent.

On aurait bien rigolé, cela dit, toi et moi. On se seraient sauvés, loin, j’sais pas où, la mer sûrement ; on lui auraient jeté des pierres à cette salope, de la mousse à raser et les frites d’hier.
Ouais, on se s’raient bien marrés, tu sais ! Bras en croix, regards perçants, faim de loup et chat angora.
Ne restons pas là.

On se s’raient sauvés, mon fils, de ce monde, nous aurions trouvé la sortie, la belle, l’infini.
Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, vise un peu la Tour Eiffel, la salsepareille, vidange et poubelles.

Je t’aurais appris l’essentiel, le peu que je sais, les doutes et le vent ; l’apprenant, longtemps, seul, tu aurais pleuré.
Je ne l’aurais pas supporté.
Je ne t’aurais rien dit.

Il ne faut pas m’en vouloir. Il ne faut pas me maudire.
Je suis comme les autres, mon Amour, ceux de mon espèce ; lâche, dérisoire, égoïste.
Flûte à bec, grenouille de laboratoire, pain bi et beau bizarre.
Non, ne m’en veux pas, ne me juge point, tant je te l’assure, tant je te le jure, elle t’aurait déplu, déçu et trahi, cette vie.
On la dit belle, mais c’est dans la laideur qu’elle se révèle. Dans sa barbarie, ses tueries, sa vitesse.
C’est dans la souffrance, le Racing-Club de Lens et quelques détails sans importance qu’elle prend sa source, la chienne ; falbalas et bienséance, patatras et déchéance, un esclave tu seras, mon fils, tais-toi et avance !
De quoi te serais-tu nourri tant règnent ici-bas, bêtise, ignorance, http ouvrez les guillemets, à la télé citoyens, consommons comme des crétins !
Deux ou trois putes t’auraient passablement distrait, quelques escadrons de crétins dévoyé, un troupeau de moutons aviné, tu vois, tu n’as rien raté.
Et même si c’est pas vrai, même si je mens comme l’arracheur de dents, je te promets, cependant, de ne jamais regretter le choix que je fis.
Un jour, mais pas ici, je te la dessinerai, la Vie.
Celle dont tous les hommes ont rêvée.
Celle que nous n’avons pas vécue.
Alors, tu comprendras.

Tu te prénommais Camille.
Parce que voilà, c’est comme ça, c’est la vie.
Elle t’embrasse.
Et te prie de dormir.


podcast

17:32 Écrit par Josey Wales dans Confession | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : camille desmoulin, patrice chéreau, danton, wajda, a l'enfant que je n'ai pas eu, eternité |

 
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