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26/10/2008

Les Derniers Jours De Françoise Rivière [8/8]

"Au moment de mon divorce, prononcé un an et demi après la séparation de corps, j'ai vécu une histoire d'Amour complètement désespérée avec "O".
Je l'ai aimé.
Malgré ses défauts et les miens.
Nous vécûmes l'enfer de l'héroïne. A trop vouloir s'aimer, on a sombré dans ce pauvre piège (...) Les couples de toxicomanes sont terribles pour cela, quand ils en viennent à ne pouvoir s'aimer qu'à travers la même seringue.
S'accrocher et décrocher ...
Quand il y en avait c'était la grosse fête. Sorties en boîtes où l'on dansait jusqu'à l'aube. Infatigables, en parade permanente devant des copains qui n'en étaient pas ... On se croyait des stars, on n'était que des pauvres fantoches de la nuit (...) Je brûlais mes ailes sur les néons clignotants. J'oubliais tout le reste. Je rattrapais le temps de mon adolescence gâchée. C'est entre 21 et 25 ans que j'ai eu 17 ans. Et je vivais, inconsciente et futile. Le piège se refermait chaque jour un peu plus et je ne me rendais compte de rien.
On a cumulé les non-dits.
On a commencé à se jalouser des doses qui augmentaient un peu plus chaque jour.
(...) La démission continuait pour moi jusqu'à ce jour où je vis Teddy (son fils, NDL'A) sortir de mon flash avec un regard triste.
J'étais obligée de me shooter au saut du lit pour pouvoir être capable de préparer le café.
Je le faisais dans la salle de bain. Au dessus du lavabo.
Il y avait un miroir.
Aujourd'hui je remercie ce miroir d'avoir réouvert mes yeux. Teddy, bonhomme, c'est toi qui m'a sauvée de l'overdose. Mon amour pour toi a été le plus fort. Merci de ton appel (...) Tu as été mon sauveur et je te demande pardon (...) Tu m'as rendue la vie que je t'avais donnée.
(...) Quand je pense à tous ceux qui sont morts d'overdose parce que le déclic ne s'est pas produit ! A tous ceux que j'aimais parce qu'on se ressemblait dans notre mal de vivre. Dans nos rêves et l'illusion que nous faisions de notre vie. Quel gaspillage !
Nous ne faisions que passer à côté des choses simples, nobles et pures. Nous devenions fous à force de se déconnecter du présent.
Il faut plusieurs années pour s'en détacher.
On ne peut le faire que seul.
Aujourd'hui, je peux en parler objectivement.
Il m'a fallu cinq ans.
(...) C'est l'instinct de survie qui départage. Le duel est permanent, épuisant.
Mais comme douce est la victoire, et après cinq ans je peux le dire : plus jamais de cet enfer-là ! Plus jamais de cette prison de merde ... Plus jamais !"
[Françoise Rivière - Quelques jours après notre rencontre en novembre 1988 - Extraits de son Carnet Intime]



Enf[o]uie


Samedi 26 Octobre 1991

Cette bague que je te volai, tu ne m'as jamais dit d'où elle venait.
Tu trouvais qu'elle m'allait bien.
Je l'avais mise à l'index.
Le gauche.
C'était une bague à deux sous, épaisse pourtant, plaquée-or, avec dessus, un faux diamant.
Noir.


Je la regarde cette bague et toi, tu t'en vas.

A présent, tu ne me reconnais plus.

Même tu me repousses.
Tu veux que je quitte cette chambre.
Mais je ne peux pas.
Tu me repousses, encore, plus fort, dans un râle.
Ton corps se tord, de douleur.

C'est insupportable.
Et cette fois, je perds pied.
Complètement.

Comme un fou, je sors de cette chambre, apostrophe le médecin, les infirmières, et leur dis, hors de moi, que ça suffit, qu'il faut arrêter ça, qu'elle souffre trop, vous ne pouvez pas, vous m'entendez ? vous ne pouvez pas la laisser comme ça, c'est inhumain, il faut arrêter ! Ar-rê-ter !"

Sans broncher, il m'écoutait le médecin, puis froidement il me dit :
"Nous ne sommes pas là pour tuer les gens, Monsieur."
Et il est parti.

Le jour s'était levé.
Tes parents, fatigués, étaient arrivés.
Ton ami de toujours les accompagnait.
Ils attendaient, tous, sagement assis, dans le hall.

"Je revois mon Teddy, mais je peux que l'imaginer. Mes parents aussi (...) Je veux les préserver de ce mauvais spectacle (...) Ma soeur jumelle est si loin, elle aussi, et je ne veux pas qu'elle puisse voir ce que je suis devenue. Qu'elle garde les images de notre dernière rencontre à St-Barth (Octobre 1990 - NDL'A] C'est mieux pour elle. Je l'aime et je la comprends. A quoi bon ôter l'envie de rire, de vivre ..."
[Françoise Rivière - 9 Octobre 1991 - Extraits de son Carnet Intime]

Je retournais dans la chambre.
Tu respirais doucement.
Je te parlais.
Tout le temps.
Je crois même, je priais.
La Vie te quittait.
Mais tu résistais encore.
Comme si quelque chose te retenait.
Mais quoi ?
Alors, j'enlevai cette bague que je t'avais volée, et te la passai.
Puis je sortis rejoindre tes parents.

Il était midi et demi.

Cinq minutes après, le médecin est venu nous voir.
"C'est .. C'est fini." Il a dit.

Je me suis levé, dirigé comme un automate vers la cabine téléphonique, et j'ai appelé "O".
Il n'a rien dit.
Ou si peu.

J'apprendrai son décès par ton ami de toujours.
Le 23 novembre 1998.
Cirrhose foudroyante.
Il est mort en trois jours.
La veille, au téléphone, ta soeur jumelle m'avait demandé si j'avais de ses nouvelles ...

Après ta mort, se produisirent des phénomènes étranges.
Tous les cinq jours.
Jusqu'à celui de la crémation.
Tous ont un rapport avec l'huile et le feu.

Après la dispersion de tes cendres, le 6 novembre 1991, nous fîmes halte dans un restaurant sans grand relief.
En sortant, je remarquais qu'il portait, ce restaurant, le nom d'épouse de ta soeur jumelle.

Mais il y a plus étrange encore.

Cinq mois (cinq, encore et toujours) jour pour jour après avoir quitté Paris, le 17 juillet 1992, je recevais une lettre des Éditions Denoël.
Cette lettre t'était adressée.
Elle faisait état d'un manuscrit soumis, selon la formule consacrée, au Comité de lecture qui ne l'a malheureusement pas retenu pour publication.
Ce manuscrit s'intitulait :
"Le Voleur De Vie".
Je savais que tu n'en étais pas l'auteure.
Il y avait donc un autre écrivain portant le nom de Françoise Rivière.
Mais pourquoi était-ce moi qui recevait ce courrier ?
Comment cette maison d'édition avait eu ma nouvelle adresse ?

Un an plus tard, le 21 juillet 1993, je recevais un autre courrier des Éditions Denoël.
Toujours adressé à Madame Françoise Rivière.
Cette fois, le manuscrit retoqué portait ce titre :
"Les Larmes De Pierre".

Puis, je n'ai plus rien reçu.



Montmartre - 21 juin 1990 


Quand je t'épousai, le jeudi 21 juin 1990, tes T4 plafonnaient à 60.
Il t'en aura fallu de la force, de la volonté, du courage et de l'Amour pour tenir aussi longtemps avec aussi peu de défenses immunitaires.

P.S. alias Josey Wales
Toulouse, le dimanche 26 Octobre 1991



podcast



"Je suis mort du Sida, mais le Sida n'est pas mort avec moi."
[Hervé Guibert - Décédé le vendredi 27 décembre 1991]



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18:59 Écrit par Josey Wales dans HIV, Mon Amour, Signe[s] | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sida, t4, héroïne, mort, signe[s], vie, françoise rivière |

19/09/2008

"Et Puis Tu Vas Crever, Non ?"

Je me souviens qu'il pleuvait.
Des bières.
Blanches de préférence.
Ou alors de la Leffe.

Je me souviens du climat.
Tendu.
Et je me demandais quand.
Quand donc allaient-elles sortir leurs flingues.



 N'Ayons L'ère De Rien ...


Elles étaient brillantes, ces deux donzelles.
Intelligentes, pertinentes et cultivées.

L'une était ton amie de toujours, ton amie d'enfance.
Elle bataillait rude dans le documentaire, rêvait tout haut de long-métrage, évoquait souvent Bergman ou "Manhattan" de Woody Allen.

L'autre était ta soeur.
Cadette.
Etudiante au nez de fouine, étudiante en Droit promise à un bel avenir.

Elles étaient assises, là, en face de moi, et toi, à mes côtés, parfois, tu me prenais la main.
Tu devais le sentir aussi que viendrait le moment où.
Et il vint.
Sous forme de questions.
Sans que jamais la bonne ne fut posée :
"Comment était-ce possible que deux semaines après ta mort, quatre jours après la crémation, je puis être ému par quelqu'un d'autre, quand bien même le connaissais-je, un peu, déjà ?"


Samedi 18 mai 1991

"Tu as vu comme elle est belle, cette fille !" M'avais-tu dit.
J'avais répondu non.
Et ajoutais :
"Quelle fille ?"
Tu me l'avais montrée, et je t'avais dit :
"Moui .. Elle est pas mal !"
"Comment ça pas mal ? .. Tu plaisantes ou quoi ! Mais enfin, regarde ! Elle est magnifique !"
Je pensais qu'elle était surtout magnifiquement jeune, ta déesse.
Et pis, de toutes les façons, je n'avais d'yeux que pour toi.
Les autres, toutes les autres, aussi belles fussent-elles, je ne les voyais même pas.
J'avais beau te le dire, te le répéter, tu ne me croyais pas.
Tu avais tort.
Joliment tort.



La fille, la magnifique, elle était à présent près de moi, ce mardi 26 novembre 1991, me prenant parfois la main, fort, entre Leffe et bières Blanches, dans ce bar de Montparnasse, où comme nous nous y attendions, enfin, elles fusèrent les questions.
Ça n'était rien d'autre que la manifestation de quelques inquiétudes, je les trouvais même légitimes, j'étais prêt à y répondre, le préservatif, son utilisation, aléatoire, maîtrisée pourtant, sauf que très vite, trop vite, il monta, le ton.
De revers liftés ou slicés nous étions brutalement passés à une ribambelle d'aces et de coups droits.

Acculé au fond du cours, je renvoyais les balles comme je pouvais, molles et perdues, quand une, traçante, vicelarde, me troua le coeur :

"Et puis quel avenir tu peux lui offrir, hein ? Quel avenir, puisque tu n'en as pas !"

Tout au fond de moi, dans ton regard aussi, je cherchais des munitions, des balles neuves, des gentilles, des apaisantes, des à blanc, mais pas le temps, une seconde, lobée, m'acheva pour de bon :

"Et puis tu vas crever, non ? .. Tu le sais, que tu vas crever ?"

Je voulais quitter cette table.
Balayer violemment bocks de Leffe et de bières Blanches.
Partir.
Mais c'était ton amie de toujours, ton amie d'enfance.
Et c'était ta soeur, celle que tu aimais tant, la cadette.

Alors je n'ai rien dit.
Juste, j'hélais le garçon et offrais une autre tournée.

Nous l'avons bue, en silence.
Elles comme nous.
Nous l'avons bue, puis, tu m'as dit :
"Viens ! On s'en va .."

Et nous sommes partis.
Sans un mot.
Ni les donzelles.

Nous sommes partis.
Loin des questions qui fusent.
Des avis définitifs, de ceux qui vous font la peine capitale.
Loin de Paris.
Dans un pays où l'on dit que la misère, y compris celle de l'esprit, serait plus belle au soleil.
Où Leffe et bières Blanches brillent mais jamais ne pleuvent.
Entre Cassis et Baux de Provence.

Entre Maures et Renaissance.


podcast


17/09/2008

Paridelphia

C'était un mois avant.
Notre mariage.

C'était un mardi.
Un 22 mai de l'année 1990.

Miss Tic

Je me souviens de ce mardi, j'étais en pleine forme. Je volais. Littéralement. Je faisais rire le monde entier. Et comme ils étaient tous bien étonnés de me voir ainsi, moi qui d'habitude, ne dis mot, ou pas grand chose.
Et puis, quelqu'un est venu me trouver, m'a dit que c'était pour moi ; le téléphone.
Que c'était urgent.

J'ai pensé qu'il t'était arrivé quelque chose, peut-être étais-tu tombée comme l'autre fois, dans l'escalier, ou que tes dernières analyses étaient mauvaises, plus encore que d'habitude, qu'il fallait tout annuler, le mariage, que ça y est, il était enclenché pour de bon, le maudit, le compte à rebours.

Mais non.

Quand j'entendis le son de ta voix, je compris.
Compris qu'ils étaient tombés les résultats, les miens, ceux du laboratoire Fournier.
Tu t'excusais de n'avoir pas pu attendre, attendre que je rentre.
Du boulot.
Et moi je te disais que non, que ça ne faisait rien, qu'il ne fallait pas t'excuser.
Que tu avais bien fait.

Je raccrochai et repris mon travail comme si de rien n'était.
Certes, je ne volais plus, je ne faisais plus rire le monde entier, mais, et quand bien même cela pourrait paraître étrange, rien, je ne ressentais rien de particulier.
Pas même j'étais triste.

Le lendemain, j'allai voir mon patron, lui annonçai la mauvaise nouvelle ; il fit une drôle de tête, comme le coiffeur, celui de mes onze ans, qui tordait du nez quand il me ratiboisait le crâne avec sa foutue tondeuse sous le regard satisfait de ma mère.
Il me dit, mon patron, quelques mots que je n'entendis pas, ou à peine, des mots sans importance, mécaniques, les mots d'une lettre-type.
Moi, naïf, insouciant, je lui assurai que ça ne changeait rien, que je restais le même, motivé, volontaire, prêt à y retourner, qu'il pouvait compter sur moi, et pis d'abord, vous savez, je ne sais plus si j'vous l'avais dit, mais je vais me marier, le jour de la Fête de la Musique, le premier jour de l'été, comme quoi, vous voyez, la vie continue !

La vie continue, j'ai répété.

Le 21 juin il est venu, mon patron, son gosse dans les bras, nous féliciter Françoise et moi, prendre un Kir à l'Asti, sur la photo sourire, puis s'en est allé avant même que la fête bat son plein.

Six jours après, "il" m'était signifié que je changeais de poste.
Je demandai pour quelles raisons.
Le "il" en question ne sut me répondre, et, comme je le sentais gêné, je lui souriai, lui disant que ça n'était pas grave, tu sais, qu'il n'y était pour rien, que de toutes les façons, tu me connais, je donnerai le maximum.
Ce que je ne pus faire, le poste étant vide.
De travail.
En réalité, c'était un placard.

Durant deux mois je vins, respectant scrupuleusement mes nouveaux horaires, absurdes et démentiels, annotés sur l'avenant de mon contrat.
Durant deux mois, je traînai dans les couloirs, comme une âme en peine.
Et celles et ceux avec qui j'avais écumé tout Paris, celles et ceux avec qui j'avais refait le monde de soirées inoubliables en fêtes mémorables, conviés à notre mariage, désormais me saluaient mollement avec un air compassé.
Alors, je finis par craquer.

Le 26 août 1990, j'étais licencié.

57 267,44 francs.
C'était le chiffre inscrit sur le chèque.
Soit près de cinq fois plus que, légalement, ce à quoi j'avais droit.

Je ne posais pas de question.
Pas la peine.
J'avais compris.
On achetait mon silence.
Dès fois que, j'aurais comme dans l'idée d'aller aux prud'hommes.
Comme si, trois ans avant sa sortie sur les écrans, je pus avoir l'extraordinaire volonté qui habitait Andrew Beckett, le personnage de Philadelphia, le si joli film de Jonathan Demme.

Mais non.

Non, car, et même si je me le cachais, je savais pertinemment que le temps pressait, à quel point il t'était précieux mais compté.
Alors, sans mot dire, je pris le chèque et t'emmenais, fin septembre, en voyage de noces, à Saint-Barth.

Un an après, le 5 novembre 1991, je dispersais tes cendres au large de Fécamp.

Je n'avais toujours pas retrouvé de travail.


podcast

16:04 Écrit par Josey Wales dans Confession, HIV, Mon Amour | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : françoise rivière, hiv, séropositivité, mariage, licenciement, philadelphia |

 
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