Avertir le modérateur

18/08/2008

L'Intime, Les Rubettes, Le Blog Et Ma Mère

"Tu peux crever .. Les gens ne retiendront même pas une de leur inspiration !
Ils canaliseront sur toi leur air vicié en des regrets éternels puant le certificat d'études et le catéchisme ombilical.
C'est vraiment dégueulasse !
Ils te tairont, les gens !
Les gens taisent l'autre, toujours.
Regarde, à table, quand ils mangent ..
Ils s'engouffrent dans l'innommé,
Ils se dépassent eux-mêmes et s'en vont vers l'ordure et le rot ponctuel."

[Léo Ferré : "Il N'y a Plus Rien"]

Aujourd'hui, 19h05

Je les avais pourtant bien planqués, mes carnets.
Mes carnets intimes.
Dans le double-fond du dernier tiroir en bois de mon bureau d'ado.
En bas.
A gauche.

Ils étaient là, bien au chaud, mes carnets intimes de jeune fille, et avec eux, les trois premiers 45 tours des Rubettes.
J'avais même pas quatorze ans.

Qui irait fouiller là, me disais-je ?
Et surtout :
Pour quelle(s) raison(s) ?

C'est pourtant ce que tu fis, ma mère.
Pendant que, en cours d'histoire-géo et de sciences-naturelles, je balançais des boulettes de papier mâché sur la tête de ce gros nigaud de Vincent.

C'est toi, ma mère, qui me fit connaître l'humiliation, la honte et le dégoût.
Et si j'avais eu, la voix Ferré, je t'aurais crié, appuyant, et traînant comme lui sur chaque mot :
"C'est vraiment dégueulasse !"

Tu avais, profitant de mon absence, parcouru, lu, dévoré mon moi ; le caché, le profond, l'intime.
Tu t'étais repue de mes frustrations, de mes désirs, de mes émois.

Mes premiers baisers.
Mes premières érections.
Mon dernier chagrin.
Désormais, tu les connaissais.
Mal orthographiés, mais qu'importe.
Tu m'avais déloqué jusqu'à l'os.
Je n'étais plus rien.

Rien, plus plus rien, il n'y avait plus rien.
Tu m'avais tout volé.
Dérobé.
Je me sentais souillé.
Sale.
J'avais envie de foutre le camp, loin, un loin où plus jamais je n'entendrais parler de toi.
Et toi de moi.

J'encaissai ton regard suintant la moquerie la plus immonde, et me barrai comme un pet.
A la cave.
Le seul refuge que je trouvai.

En pleurs, en rage, je les balarguai, mes carnets intimes.
Déchirant une a une, et de bas en haut, les pages sur lesquelles chaque soir, je couchais des mots de pucelle, des mots roses, des maux bleus.
C'est dans des hoquets que je vis disparaître à jamais mes amis, mes amours, quelques jouets, Marjolaine, et peut-être aussi, mais je ne sais plus, une certaine idée du bonheur, un peu floue, un peu folle, celle mal dégrossie mais tendre d'un adolescent de même pas quatorze ans.

Je le regrettais bien plus tard, quand il me vint à l'idée, que dans ces carnets, il y avait la clé.
Celle des mes errances, de mes incohérences, récurrentes et salement béantes de l'adulte que je me refusais à devenir.
La clé de mes erreurs, de mes échecs, de mon silence, je l'avais jetée, déchirée, page par page.

- C'est pour cela que tu écris, que tu tiens un journal numérique, un blog intime, pour retrouver cette putain de clé de ta mère ?
- Je n'écris pas un blog intime. Je me désosse, je m'éventre, je me branle aux yeux de toutes et de tous. je suis un trou. De serrure. Qui, prisonnier de tout, de rien, ne sait vers où. Vers où aller.
- Pourquoi ne pas garder tout ça, dans le double-fond d'un tiroir ?
- Tu connais "Buffet Froid" de Bertrand Blier ?
- Oui. Pourquoi ?
- Parce qu'à un moment du film, l'inspecteur Morvandieu pointant son pétard sur Alphonse Tram, dit : Je viens de buter trois musiciens ! J'vais tout de même pas me gratter pour un chômeur !
- J'vois pas le rapport !
- Moi si.

Elle regarda la mer.
Longtemps.
Puis me dit :

-
C'est vraiment dégueulasse !
- Je sais, mon ange. C'est la vie.

Et même si c'était pas vrai, j'veux dire, même si elle était jolie la vie, à ce point qu'on pourrait s'aimer pour un quignon de soleil, ma belle, et en lettres capitales ou sa proche banlieue, il n'empêche que, ma mère ayant buté mes espoirs, mes beautés et mes rêves naissants, en fouillant, gluante, dans ce que j'avais de plus intime, tu crois quand même pas que j'vais me gratter pour quelques internautes qu'auraient comme la nausée, ou des scrupules de gonzesse, quand ils parcourent, lisent ou dévorent ma prose masturbatoire, mon onanisme quasi anonyme, mes éjaculations quotidiennes faites de points, de guillemets, de poudres et de virgules ?



podcast



NB :
Ceci n'est donc pas un journal INtime, ni même EXtime, mais DANS [l'intime] !
Un journal DANtime.


21:45 Écrit par Josey Wales dans Confession, Introspection | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : journal intime, blog, dégout, honte, humiliation, intime, moi |

13/04/2008

La Peur De Mon Autre

"L'Homme est la seule créature qui refuse d'être ce qu'elle est."
[Albert Camus : "L'Homme Révolté"]

228 Enfermé Dehors

Alors finalement ce serait l'histoire d'un mec qui ne se déteste pas.
Pas tant que ça.
Même qu'il s'aimerait bien, le mec.

Seulement voilà, il aurait fait
- mais quand ? - un choix :
Refuser, ne pas devenir l'homme qu'il aurait dû être.


La question est, bien entendu, de savoir pourquoi il a refusé de devenir cet homme qui lui tendait les bras, les bras et tout le reste.

Le mec se dit, pense que la raison de ce refus, c'est la peur.
La peur de devenir cet homme.
Peur, parce qu'il n'était pas certain qu'il l'aurait aimé, cet homme-là.
Et comment aimer l'autre, se demande ce mec, cet amoureux de l'amour, comment aimer si l'on ne s'aime pas soi-même ?


Pourquoi ne l'aurait-il pas aimé, d'abord, cet homme qui lui tendait les bras ?

Parce qu'il le voit ou veut le voir comme un homme différent de lui, un homme capable de compromis, de concessions, un homme réaliste.
Or lui, il n'est pas d'accord, je veux dire, qu'il veut tout garder, ne rien lâcher, comme s'il pensait que devenir cet homme c'était mourir.
Mourir de quoi, de qui, il ne sait pas.


Il y a quelque chose de romanesque dans cette attitude, cette peur, ce refus.
Sauf que le monde, lui, ne l'est pas romanesque.
Oh bien sûr, il fit des rencontres, des jolies, qui pouvaient lui laisser à penser que s'il existait des êtres qui fussent comme lui, ou du moins qui vivaient comme lui, alors il n'avait pas tort
- à défaut d'avoir raison - que oui, c'était possible de vivre ainsi, à l'écart de la société, de ses contraintes surtout ; mais non.
Non, car le temps passe, et les autres grandissent.
Le temps passe et ses amis, eux, deviennent petit à petit, les un(e)s après les autres, des adultes responsables, réalistes, et il constate que ce n'est pas si effrayant, que les compromis, les concessions à faire ne sont pas des reniements, des trahisons de soi, il constate même que passant le cap, ses amis en deviennent, pour certain(e)s, plus belles et plus beaux.

Et pourtant, il s'entête.
Il s'entête parce qu'il pense que pour lui c'est trop tard, pour les autres curieusement non, il leur souhaite même une bonne vie, du bonheur, mais pour lui, il juge que c'est trop tard.
Il dit qu'il y a un poison qui coule dans son sang.
Que c'est la raison du trop tard.
Alors que non, ce n'est pas ça, la raison.
C'est juste un prétexte.
Un de plus.


En réalité, oui, c'est cela, c'est un mec qui veut tout garder, même s'il souffre d'un défaut de mémoire, je veux dire qu'elle est sélective, sa mémoire, elle est bancale, capricieuse - mais n'est-elle pas à son image ?
Oui, il voudrait bien franchir le cap, mais en gardant tout, jusqu'à ses rêves, ses illusions dorées, ses blessures, ses amours déchues, or, à vouloir tout garder, ne rien lâcher, il finit par comprendre qu'il se perd.
Ou plutôt, il le voit.
Il le voit plus qu'il ne le comprend.
Mais tout de même il prend conscience, qu'il va tout perdre.
Qu'il est sur "un chemin qui n'en est pas un".


En fait, il aime l'insouciance, c'est vrai, encore faudrait-il l'assumer, ce qui fut peut-être le cas, oui, pendant quelques années ce fut possible, mais plus aujourd'hui.
Encore que, soyons honnête, ça ne date pas d'aujourd'hui, il semble que ça remonte à vingt ans de cela.
Quand le mec rencontra cette femme qu'il épousa, cette mère démontée, malade, privée de son fils.
Cette femme qu'il accompagna tous les jours, et pas tous les jours très bien, vu (et entendu) qu'il était aveugle et sourd, qu'il accompagna jusqu'à son lit de mort.
Cette femme qui tenta de lui transmettre ce qu'on ne lui avait pas transmis, de lui faire comprendre que si, il avait droit au bonheur, qu'être responsable, adulte, homme, ça n'était pas triste, ça ne signifiait pas forcément tourner le dos à ses rêves, ça ne signifiait pas forcément devenir autre, mais simplement s'assumer, s'accomplir, s'épanouir.
Que si elle l'aimait, c'est aussi parce qu'elle voyait l'homme qu'il pouvait être.


Mais sans elle, se dit-il, ça n'a plus de sens de devenir cet homme-là.
Et puis, surtout, sans elle, je ne pourrai pas.
Il se disait cela parce que ça l'arrangeait, ah oui, ça l'arrangeait bien.
N'est-ce pas confortable, aussi absurde que cela paraisse, d'être dans la peau du maudit et aux autres de se présenter ainsi ?


En réalité, c'est l'histoire d'un mec un peu trop fier, un mec à la fierté mal placée, qui le temps passant, les autres grandissant, finit par se noyer dans l'innommable, se vautrer dans ce que l'on nomme la complaisance.
Il s'en rendit compte assez vite cependant, par le biais d'autres rencontres, encore et toujours jolies, souvent magiques, c'est par elles, qu'il prit conscience qu'il se complaisait, de ses blessures, de ses cicatrices et de ses souffrances, et prenant conscience, il en vint à se dénigrer.
Comme si l'homme qu'il aurait dû devenir venait le hanter chaque jour et lui demander des comptes :
"Pourquoi ne veux-tu pas, n'as-tu pas voulu que j'existe ?"


C'est l'histoire d'un mec qui n'en peut plus de vivre ainsi, pour lui, sans contraintes véritables, un mec qui veut bien, aujourd'hui, devenir l'homme qui lui tendait les bras et tout le reste.
Ca n'est pas parce qu'il l'aime, c'est juste parce qu'il l'a rencontrée, elle et son enfant, et que cette rencontre lui a donné, ou rendu, la vue et l'ouïe.

Voilà pourquoi je ne dis plus "je" quand je parle de ce mec-là.


podcast

20:30 Écrit par Josey Wales dans Introspection | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Moi, Je, Autre, Peur, Refus, Camus, The Who |

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu