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21/01/2009

Adagio For My Sister

La Douleur


Écouter Samuel Barber. Pendant des heures. Tenter d’écrire. Écrire en attendant. Des jours meilleurs. Écrire sans jamais s’arrêter. Des mots qui s’enchevêtrent, se suivent et se répondent, au gré de la musique de Samuel Barber. Pendant des heures. Entières. Et puis, retourner en Enfer.”
[Janvier 1999 – Rue Beautreillis, Paris – Carnets Intimes]


Elle m’avait prévenu, Françoise. Des gifles. Terribles. Des déceptions. Immenses. Mais, quand bien même, imaginerait-on le pire, que la réalité sera toujours bien plus cruelle, indépassable.
Innommable.

Ce lundi 28 décembre 1998, je naviguais dans Paris. J’avais dans la tête des tas d’images. Des jolies. Un bébé balbutiant et marchant à peine. Une merveille.
Je me souviens de cette incroyable émotion qui me prit à sa vue. J’étais à la fois détruit et heureux.
Je naviguais, oui, dans Paris quand le téléphone sonna.
Je sortis mon énorme Motorola et là, entendis une voix, une furie :
- Qu’est-ce que tu lui as fait ?
- Comment ça, qu’est-ce que je lui ai fait ? ... A qui ?
- A ma fille !

Rien. Je n’avais rien fait. Bouleversé, je l’avais prise dans mes bras, et puis voilà. Une grimace, des risettes pour lui tirer un rire. Une caresse sur la joue. Rien de plus.

- Elle saigne !
- Comment ça, elle saigne ? Je .. J'comprends pas c’que tu m’dis !
- Elle saigne du nez ! … Qu’est-ce que tu lui as fait ?
- Mais .. Rien .. Mais enfin, qu’est-ce .. Qu’est-ce que tu racontes ?
- Je veux savoir ce que tu as fait à MA fille !

C’était trois jours avant. C’était Noël. Je sentais bien qu’il y avait quelque chose de bizarre, comme de la méfiance, de l’appréhension quand je la pris dans mes bras, sa fille. Petit bout de 13 mois. Mais je ne pensais pas que ce fut à ce point-là.

- Tu entends ? Je veux savoir ce qu’il s’est passé avec la petite !

Alors j’ai explosé. De colère. Je hurlais au téléphone. Comment pouvait-on sous-entendre si fort que j’aurais pu transmettre le virus du Sida rien qu’en prenant un enfant dans mes bras ?
Comment c’était possible de penser "ça" ?
Comment ne pas se mettre en colère ?
Comment ne pas hurler ?
De douleur.

De douleur, ma sœur.
Qui que ce soit d’autre, mais non, s’il te plait, pas toi.
Tu ne peux pas penser comme ça.
Pas ma propre sœur.

Tu m’avais pourtant prévenu, Françoise. Tu me racontais qu’après chacun de tes séjours chez tes parents, systématiquement, ta mère passait toute la maison à l’eau de javel, parquets, draps et même assiettes, verres et couverts.
Tu m’avais prévenu mais, putain, je n’imaginais pas que ... enfin ... je n’aurais jamais, jamais pu imaginer que ma petite sœur puisse penser ainsi, tout ça parce que trois jours après l’avoir serré dans mes bras, son bébé, il saignait du nez, que par ce geste, je lui aurais transmis le virus ; ah non, ça n’était pas possible !
Comme c’était insupportable !

Je suis rentré, démoli, rue Beautreillis, à Paris, et me suis enfermé.
J’ai mis un casque sur mes oreilles, et pendant des heures, puis des journées entières, je gribouillai des mots en écoutant Samuel Barber.
Je ne voulais plus sortir.
Jamais.
Je voulais que m’emporte, au loin et pour toujours, la musique de Samuel Barber.


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20:37 Écrit par Josey Wales dans HIV, Mon Amour | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : peur, douleur, mode de transmission du virus du sida, ignorance, bêtise, samuel barber |

19/12/2008

J’t’Avais Bien Dit Qu’Il Fallait Que J’y Aille !

 V'là Que J'File Le Traczir A La Bourgeoise !

Avec la fatigue que j’me trimbale, ils me semblent peser des tonnes ces deux sacs remplis de victuailles.

Ils ne sont pas pour moi ; moi, j’pimpigne, j’picore et je lape.
Non, ils sont pour toi, trésor, toi qui de Paris, en fin d’après-midi, atterris.
Dans ces hottes sponsorisées mais recyclables, des noix de cajou, des sapajous, du saindoux, des pou-pou-pidous, que des tas d’trucs en “ou” ; d’la nourriture qui se grignote, d’la bouffe à niquer nos quenottes.

J’me fraye un passage dans la foule, armée de badauds léchant vitrines et croissants beurre, j’me tortille, me démène, parfois, sans mots piper, j’peste, tant j’voudrais y être ! Encore quelques mètres et bientôt, du corps je la ferai grincer cette salope, une grille, lourde, orangée, puis j’envisagerai le porche, cage d’entrée, code d’accès, buzzer, et hop, deux étages et un demi, en quinconce, et c’est l’arrivée au nid, le cloître, le moutier, une toulousaine briquée et de guingois aux poutres apparentes, mezzanine donnant sur les tuiles et quelques chats égarés, une toulousaine branlée comme une péniche et meublée de livres, de films, de musiques, d’écrans plats et d’un matelas.

J’peine, j’en peux plus, j’sue, mais ça y est, enfin, j’suis presque rendu, et c’est alors que je l’aperçois.
 
C’est une dame d’un âge certain et de petite taille, fagotée dans du pied-de-poule, une bourgeoise d’occasion protégeant son cou dans de l’Hermes.
Elle est là, dans l’entrée, tapant le pied de grue, m’empêchant de coder, tant l’endroit est étroit.
Elle fait un pas de côté, mais du gauche, l’empotée.
J’la frôle sans l’faire exprès, j’voulais pas l’effrayer, juste buzzer, et v’là la pie-grièche qui s’agite ; on dirait une souris décatie qu’aurait vu le mistigri d’un poil trop près ! 
Putain c’est pas vrai, mais c’est qu’elle va s’mettre à gueuler la grognasse !
Mais non, tellement elle panique qu’elle sort pas un son !
Elle se plaque toute entière contre le mur de boites aux lettres, et, devant son visage, elle t’y fout ses bras en croix, genre de dire, j’vous en supplie, non, m’sieur, faites pas ça, m’sieur, non !
J’la toise bizarre, limite goguenard, alors d’un coup net, elle se calme, la bourgeoise, puis déconfite pendant que j’compose le sésame, me dit :
”Excusez-moi, je .. ”
J’aurais pu lui balancer une politesse urbaine, une bien molle de tous les jours, mais non, les épaules sciées par les sacs de bouffetance, j’ai grogné :
”Ca va pas la tête, non ?”
Et j’ai claqué la porte.

Grimpant l’escalier, me disais qu’il était foutrement étonnant que dans un pays épouvantablement sarkozyste où l’on t’efface sans barguigner du sans-papiers au lance-Hortefeux, où l’on te vide l'hôpital et l'école comme une truite, où l'on t'assèche le salarié de ses droits jusqu’à ses dimanches et sa retraite, le citoyen friqué se sente aussi peu en sécurité, s’affolant en pleine journée et de tout son long à la vue d’un simple quidam éreinté.

Plus tard, quand dans le miroir, je vis le cerné des mirettes mais surtout, l’échevelé rustre que j’étais devenu, me suis dit que non, ça n’était pas ça, allons, dormez tranquilles citoyens, quand bien même depuis dix-huit longs mois tu te ferais sévèrement enculer, me disais qu’en fait, j’aurais pas dû t’écouter, que c’est moi qu’avais raison, bordel !

J’t’avais bien dit qu’il fallait que j’y aille !

Où ça ?

Mais chez le coiffeur, enfin !

Parce que, tu vois poulette, le résultat, c’est que rebiqué de la sorte, j’fais peur aux bourgeoises qu’ont voté à deux mains pour le nain !

Tu crois que c’est citoyen ça, mon amour ?


podcast

12/11/2008

La Cave

Moi, Epoque Merde Au Cul ...


M'sieur Dufaut, l'instituteur, il nous avait dit que voilà, maintenant qu'on savait écrire, faire des phrases, même toutes petites et pleines de tâches, qu'on pourrait, vous êtes d'accord les enfants, rédiger un devoir.

Nous qu'avions encore de la merde au cul, on s'disait comme ça, que mine de rien, ben, ça y est, on entrait dans la cour des grands, ceusses qu'ont de la merde dans les oreilles quand tu leur demandes du rab' de coquillettes et de Barbapapa, de la merde dans les yeux quand tu leur dis tout jouace : 'gade papa comme elle est chouette la maquette de bateau que j'viens de finir avec mes mains !

M'sieur Dufaut, lui, l'avait pas de la merde nulle part, même qu'il nous avait sacrement à l'oeil, le lascar, qu'il était pas question de la ramener ou de faire voler des avions de papier Canson, sinon il te tirait toutes tes oreilles devant les camarades, te les taillait en pointes si t'avais la mauvaise idée de crier que c'est pas juste, que ça fait mal et pis, que d'abord, je l'dirai à mon papa qu'il est gendarme dans l'aviation et que vous verrez ce que vous verrez !

Ah ça, y rigolait pas, M'sieur Dufaut dans le dressage de marmots !

C'est pas comme aujourd'hui, où le parent d'élève y vient pleurer sa mère qu'a rien demandé et alerter les autorités, puis l'opinion qu'est conne comme ses pieds, sous prétexte que le représentant de l'Éducation Nationale l'aurait juste demandé, même pas fort en plus, à la progéniture pourrie-gâtée du glandu de fermer sa bouche afin qu'il puisse enfin dispenser son cours.

Sont cons les parents d'élèves de maintenant !

'Gadent trop Mimie Mathie, Super Nanny, attention à la marche crétin, Pernaut, toutes ces niaiseries télévisuelles, même que ça leur brouille le peu qui leur sert de cerveau.

Mes parents à moi, qu'étaient durs comme du bois, me laissaient pas devant la télé, eux ! Et même s'ils s'en foutaient comme de l'an 40 de mes maquettes de bateaux, bordel à cul, ils se souciaient de mon avenir, j't'assure, même s'ils m'en choisirent un tout pourri que, vite fait, je décanillai en m'acoquinant avec des marlous, des traîne-la-rue et des chapardeurs de Playboy et de Nutella.

M'sieur Dufaut, l'instituteur qu'avait un Opinel dans la poche de sa blouse, il nous dit, comme ça, recta, que c'en était fini de recopier des voyelles et des consonnes en tirant la langue, que maintenant, l'était temps d'écrire pour de bon, de passer fissa à la rédaction.

Puis, il nous fixa bien dans les mirettes, histoire de constater comment qu'on prenait la chose, et avant qu'le fayot de service l'ait pu moufeter quoi que ce soit, il nous donna le sujet d'la bafouille.

En une page, pas plus, fallait qu'on décrive une situation dans laquelle on aurait super la trouille.
Mais pas une trouille de demoiselle, ah ça non !
Des foies grandes comme ça, de la peur qui fait horreur et tout.

Il ajouta qu'on avait une heure, suite de quoi, il fit les cents pas autour de nos tables-encrier, voir si par hasard, on copierait pas le sujet du poteau.

Me souviens qu'on mâchouillait nos porte-plumes en regardant le ciel par les vitres, immenses, de l'école Jean-Macé.
Me souviens que c'est Patrick qu'a dégainé le premier la Sergent-Major, même qu'il écrivait super vite, que ça f'sait scritch-scritch dans cette classe grise à la vanille de CM2.

M'sieur Dufaut, il a ramassé nos feuilles volantes et dit qu'il nous les rendrait demain avec des notes allant de A à E.
Ensuite de quoi, on est allé jouer dans le préau, aux billes, aux osselets, aux cow-boys et aux indiens, sauf Patrick qui discutait avec M'sieur Dufaut, même que ça a fini d'énerver Eric qu'a fait tout exprès de lui balancer un balle en mousse dans l'nez, sauf que l'nez, l'appartenait à M'sieur Dufaut qui lui a tiré les oreilles à Eric, avant de les lui tailler en pointes.

Le soir, mes vieux ils m'ont posé des tas de questions du genre t'as été sage, t'as appris quoi aujourd'hui à l'école, mange tes salsifis sinon tu vas en prendre une, ah déjà, vous êtes passés à la rédaction, et alors, t'as écrit quoi, tu sais plus, comment ça tu sais plus, mais c'est pas possible ce gamin, on en fera rien, j'te dis de manger tes salsifis, eh bien boude si ça t'amuse mais sache que dimanche, tu vois quand c'est dimanche, eh bien la promenade, tu sais la promenade, eh bien c'est fini, tu m'entends, y'en aura pas, et c'est pas la peine de pleurer !

Moi, j'voulais pas leur dire, à mes vieux, c'que j'avais baratiné dans ma rédaction ; j'étais sûr que c'était nul, qu'on se moquerait de moi, que j'aurais l'air fin.
Ouais, j'étais sûr et plus que certain que c'était gnan-gnan mon devoir, un truc de gonzesse, que j'allais chier la honte devant tout le monde.
Mes copains.

- Vous avez tous écrit des histoires de monstres ! il a dit M'sieur Dufaut ! Tous ... Sauf un !

Et il s'est avancé vers moi en secouant ma copie devant toute la classe !

- Je vous ai demandés une rédaction dont le sujet était la peur. Qu'est-ce qui vous fait peur ? Et vous avez été chercher des histoires de monstres, alors que Josey, lui, savez-vous ce qu'il a raconté ?

J'ai rentré la tête dans mes épaules, tellement j'aurais voulu qu'on m'voit plus !
Ah mazette, si j'pouvais disparaître, être invisible ou j'sais pas quoi !

- Josey a raconté l'histoire d'un petit garçon qui se retrouve enfermé dans une cave. Celle de son immeuble. Et la nuit tombe.

C'est vrai.
C'est pas des menteries.
C'est bien ça que j'avais raconté.
Comme peur que j'avais.

Mes parents m'avaient enfermé dans la cave parce que j'avais pas fini mes salsifis.
Ils m'avaient dit que pour m'apprendre, j'allais dormir là, au sous-sol.
Dans la pénombre.
Les odeurs de poubelle, de Javel et de rance.

J'avais raconté cette nuit-là, où, accroupi entre une valise, des vieux France-Soir et des cageots, je sursautais à chaque fois que j'entendais le bruit, celle de la minuterie.
Alors la peur me saisissait : qui cela pouvait-il bien être, à cette heure-ci ?
Je ne reconnaissais ni les pas, ni l'odeur.
Je redoutais qu'on me trouvât, là, dans le noir et la poussière.
J'étais tellement pétrifié de peur que je parlais tout seul ou chantais des comptines, des souris vertes qui couraient dans l'herbe, des Pierrette et leur pot-au-lait.
Jusqu'au matin où l'on vint me délivrer.
Jusqu'au matin, je tremblotai et pleurai.

- A ... dit M'sieur Dufaut ... Je vous mets un A, Josey !

Les autres copains ils me regardèrent bizarre, j'en étais presque gêné, j'avais peur de les perdre surtout, j'voulais leur dire que j'avais pas fait exprès, que c'était mieux les monstres, que j'comprenais pas qu'on préfère des histoires d'enfants dans une cave à des monstres qu'attaquent les humains, que ça foutait bien plus les j'tons, qu'il avait du s'tromper, M'sieur Dufaut, qu'il était marteau cet instituteur.

Mais non.

Non, moi c'qui m'faisait peur, vraiment, jusqu'à pisser au lit, c'était cette histoire de cave.
Parce que ça réveille des monstres qui se voyent pas.
Les siens propres.

Ce fut ma première rédaction.
C'était même pas vrai c'que j'y racontais.
Enfin, j'veux dire que j'avais tout imaginé, que c'était sorti de ma tête, voilà tout !
Mais jamais, jamais j'avais passé la nuit au sous-sol.

J'y passai, pourtant.
Quelques années plus tard.
Me souviens plus pourquoi.
J'avais dû sécher un cours d'anglais.
Un de trop.

Entre un sommier et des cageots, dans cette cave, je passai la nuit.
Mais je n'eus pas peur.
Je dormis comme un bébé.
J'crois bien que c'est cette rédaction qui m'a sauvé d'elle, la trouille, et de mes monstres.
Je les avais vaincus en CM2, à p'tits coups de Sergent-Major, sur une feuille volante.

Y'a quelques temps de ça, effrayé pour de bon cette fois, je remarquais que tout ce que j'imaginais et couchais sur le papier, finissait un jour, par m'arriver.

Jusqu'au monstre qu'est en moi et attend que je me rende.

Le Sida.


Mais je ne me rendrai pas.
Jamais il ne me prendra.
Comme me l'a enseigné, Opinel dans la poche, l'air de pas y toucher, par un sujet de rédaction, M'sieur Dufaut.




podcast



23:49 Écrit par Josey Wales dans Confession, HIV, Mon Amour, Introspection, Signe[s] | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : monstres, cave, rédaction, enfance, signes, peur, sida |

 
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