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05/07/2008

Une Briocherie à Санкт-Петербург

"Je crois qu'on devrait naître vieux .. Avec toute la douleur, toute la faiblesse du monde ... On regarde ses amis, ils sont faibles, ils ont cent ans ... Mais chaque jour, on rajeunit, ça donne un but, tu prends soin de toi, tu espères .. Et puis, quand tu arrives à 20 ans, 19, 12, 10, chaque jour est vraiment un nouveau jour, un vrai miracle ! .... Et puis t'es un bébé .. Tu sais pas que ta vie s'achève .. Tu têtes le sein de ta mère, et puis tu meurs..." [Sean Penn "camisolé" de force dans "She's So Lovely" De Nick Cassavetes - Sur un scénario de John Cassavetes]

"Tu Ressembles Trop à Mano Solo !"

Tous les soirs, de ma cellule, je le vois, en bas, rôder.
Le chat noir.
Je pense aux "Chats Couchés" de
Renaud Papillon Paravel.

"Tu ressembles trop à
Mano Solo !"
Me dit-elle.

Je souris tristement.
Si elle savait !

"Non mais c'est vrai, t'as la dégaine de
Mano Solo .."

Ca doit être ce bonnet.
Je ne le mettrai plus, désormais.

"Il me fait trop kiffer, Mano Solo !"

Elle dit qu'elle a tous ses albums, qu'elle connaît ses chansons par coeur et me demande pourquoi je suis là.
Je réponds que je ne sais pas, j'ai besoin de repos, de répit, que j'ai demandé à l'être,
interné, ça valait mieux pour moi, que ça n'est pas un peu déprimant d'écouter Mano Solo en boucle ?
Non parce que, c'est ..
... C'est du lourd, tout de même. Non ?

"Moi, je suis folle de lui, alors ..  En fait, je vis avec lui .. "
Qu'elle fait.

Elle roule une cigarette.
Je reconnais les gestes, les attitudes, les mimiques, j'ai toujours su les deviner.
Les (ex) "tox".

Elle me dit qu'elle aime aussi
Karl Marx, mais qu'elle sait bien que le communisme tel qu'il l'avait conçu n'a jamais été une réalité, me demande du feu, me parle de son fils.

"Tu sais que j'ai un fils ? ... Il a quinze ans ... Quinze ans ..."
Elle regarde au loin, le ciel.

Elle ne sait plus, la dernière fois qu'elle l'a vu, son fils, depuis tout ce temps, dix ans, qu'elle traîne, schizophrène, d'hôpitaux en hôpitaux ..

... Mais que là, ça y est, elle a décidé de s'en sortir, vraiment, elle s'est mise au tricot, elle a un but, déjà récupérer la garde de son fils, ça passe par un travail, mais justement, elle en a un qui l'attend, dehors, que c'est juste une étape, qu'elle voit plus loin.

"Tu sais c'est important d'avoir un but dans la vie, elle me dit. Et moi j'en ai un ! ... Tu sais lequel ?  - Non ... - C'est d'ouvrir une briocherie à
Saint-Pétersbourg ! .. Et j'y arriverai, tu verras ... J'y arriverai ... Je l'aurai ma briocherie à
Saint-Pétersbourg !"

Je me demande si aujourd'hui elle est enfin sortie de cette unité psychiatrique, moi qui n'y serais resté que deux semaines.

Je me demande comment se dit "briocherie" en Russe.

Quel temps peut-il faire à Saint-Pétersbourg.

Je me dis qu'on devrait naître vieux.
Presque couchés.
Comme les chats de
Renaud Papillon Paravel.


podcast

16:57 Écrit par Josey Wales dans Shock Corridor | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : schizophrénie, psychiatrie, mano solo, briocherie, saint-pétersbourg, renaud papillon paravel |

13/04/2008

Beurre Sur La Ville

228 Air 

Selon les heures, c'est un espace qui sert de salle de jeux ; par exemple, on y joue au Scrabble ou aux Dominos.

A d'autres moments de la journée, on y vient pour regarder la télévision.
Comme elle est placée trop en hauteur, ça nous fait mal au cou, et comme déjà, nous sommes mal assis, tant les chaises sont de fer et d'une autre époque, alors on y regarde que des choses faciles, immédiates, qui ne demandent aucune réflexion.

On peut y venir aussi pour lire, consulter le journal, un gratuit en général, mais moi, je préfère lire dans ma chambre ;
la 228.
Y écrire aussi.
A la main, puisqu'ici, en unité psychiatrique, il n'y a pas d'ordinateurs mis à disposition des "pensionnaires".


Oui, selon les heures, cet espace sert un peu de tout, mais hormis deux ou trois séances télévisuelles, je ne l'utiliserai qu'en tant que réfectoire.

Nous y petit-déjeunons à huit heures, déjeunons à onze heures trente, goûtons à seize heures et dînons à dix-huit heures trente.
Assez vite je zappai et le petit-déjeuner et le goûter.


Il est rare, même ça n'arrive quasiment jamais, qu'il n'y ait pas, au moins, un membre du personnel hospitalier pour nous encadrer lors des repas.
Pourtant, ce "midi"-là, ce fut le cas.
Et il s'en rendit compte instantanément.
Comme s'il attendait ce moment depuis toujours.
Alors vite, il s'est levé, s'est dirigé vers l'arrière-salle, ça ne lui a pas pris plus de trente secondes, et aussi discrètement que possible, il est revenu s'asseoir à sa place, comme si de rien n'était, comme s'il pensait que personne ne l'avait vu faire, qu'il était invisible.

Ce "pensionnaire"-là m'intriguait, toujours à demander pourquoi il devait prendre tel médicament, qu'il en avait pourtant discuté avec le médecin, qu'il était entendu qu'il en serait dorénavant dispensé, comprendre qu'il allait mieux, qu'il était sur le bon chemin, mais que bon, d'accord, il le prend, ce médicament, mais qu'il faudra remettre les choses au point avec le médecin.
Et chaque jour, c'était pareil, mais pourquoi donc ce médicament, mais il le faisait sans s'énerver, sans manifester la moindre agressivité, quand bien même voyais-je qu'il en était particulièrement contrarié.
Car il savait que la présence de ce médicament, ou l'arrivée de tel autre dans son traitement, l'éloignait du jour béni, celui de sa sortie, l'éloignait encore de quelques jours, ou plutôt, de quelques semaines.


Mais surtout, et cela m'amusait beaucoup, il ne cessait de réclamer au personnel soignant, des petites plaquettes de beurre.
A croire que c'était son médicament à lui : du beurre.

Et c'est cela, qu'il avait été voler dans l'arrière-salle, profitant de l'absence miraculeuse du personnel hospitalier :
Une petite plaquette de beurre !

Je savais, pour l'avoir bien observé, que ce "pensionnaire" ne manquait pas de culot, mais, tout de même, je me demandais s'il allait le faire, s'il allait oser.
Et il le fit.
Alors que nous nous acheminions vers la fin du déjeuner, que le personnel était à nouveau au complet, il héla l'infirmière et lui demanda
- alors qu'il en avait donc dérobée une quelques instants auparavant - s'il ne pourrait pas avoir ... une petite plaquette de beurre.
Et il l'obtint.
Ce qui n'était pas systématique.

Lors de mon dernier déjeuner, il fit le pari avec moi qu'il n'aurait pas sa petite plaquette de beurre.
Je lui répondis que si et l'invitai à la quémander.


"Sophie ! Est-ce que je pourrais avoir une petite plaquette de beurre ?"
Demanda-t-il tout à la fois craintif et plein d'espoir.

Comme d'habitude "Sophie" leva les yeux au ciel, puis sans un mot, se dirigea vers l'arrière-salle et lui ramena son péché mignon.

"Mais c'est la seule pour aujourd'hui !"
Précisa-t-elle comme si elle s'adressait à un enfant.

Lui l'écoutait à peine, me gratifiant d'un sourire et d'un clin d'oeil complices qui signifiaient t'avais raison, je l'ai eue, aujourd'hui, ma petite plaquette de beurre !
Ca suffisait à son bonheur.

Comme
Emilienne, je serais incapable de dire de quoi souffrait-il au juste, de quel manque ; tout ce que j'ai vu, c'est un homme aux cheveux roux, un homme abandonné, déserté, et dont le seul plaisir de la journée, était d'obtenir, ou de voler, une petite plaquette de beurre ...


podcast

22:50 Écrit par Josey Wales dans Shock Corridor | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Psychiatrie, Schizophrénie, Obsession, Beurre, Air |

03/04/2008

Emilienne Z

"Non, ça n'est pas vrai. Ou bien alors, disons, c'est inexact. Du genre incomplet. Insuffisant. Non, pour éduquer un enfant, l'accompagner, le préparer au combat, au Carnage ambulant, ce n'est pas de l'argent qu'il faut ; c'est du Soleil."
[Léo Tisserand : "Comment Je Suis Devenu Un Type Bien" - Manuscrit 2008]


228 REfuge

J'ai cherché, et puis non, je n'ai pas pu. Changer ton prénom. Je le trouve beau ce prénom : Emilienne.
Il te va si bien.

De quoi tu souffres, je ne sais pas, on n'en parle pas, jamais, de nos souffrances, en
unité psychiatrique.
On erre dans les couloirs, des heures durant, on dort, on s'enferme, on sort fumer une cigarette, c'est là que, pour la première fois, nous nous sommes adressés la parole.
Tu m'as demandé un clope.
Je te l'ai donné avec un sourire et tu m'as dit :

"Que Dieu te bénisse !"

J'avais envie de te répondre que c'était pour le moins étrange, de demander à Dieu de me bénir alors que je venais de te refiler une "sucette à cancer", un "clou de cercueil" comme disait
Robert Mitchum.

A table, je m'asseyais en face de toi, dos à la fenêtre, et je te regardais prier en silence avant d'entamer un colin marseillaise.
Je te trouvais belle, dans ta prière, et ton regard, tu vois, je ne suis pas prêt de l'oublier. Il est plein de bonté.

De quoi souffrais-tu, Emilienne, de quel manque, de quel amour déchu ?
Je n'ai jamais osé te le demander.
Toi, qui ressemblais à une princesse, un air, un petit air d'
Erika, la chanteuse.

"Il est gentil, il me donne des cigarettes."
Tu disais en parlant de moi.

Nous avons passé dix jours comme cela, avec Dieu, des carottes et des yaourts à la banane, dix jours à nous regarder, tendrement, un sourire dans les yeux, complice, bienveillant.
"Encore des carottes, tu disais, mais on n'en a pas déjà eues hier ?"
En fait c'était avant-hier.
Je te faisais remarquer que moi, comme fruit, j'avais une banane, et que le yaourt, tu vas pas le croire, il était aussi à la banane !
"C'est pas un truc de fou, ça ?"
Et tu riais doucement.
Et quand le lendemain tu espérais que nous n'aurions pas des carottes, encore des carottes, je te répondais que peut-être si, mais que cette fois, elles seraient rapées.
J'aimais bien te faire rire, te tirer un sourire.

J'aimais être là, mal assis en face de toi, te regarder prier, manger, quêter de la mayonnaise, que l'on te refusait, systématiquement.
Il y a quelque chose en toi, qui ressemble à la paix, une mer de tranquillité, tu ne voyais que le bon côté des choses, et je me demandais toujours et encore, de quoi, mais de quoi bon Dieu, tu pouvais bien souffrir ...

"Que Dieu vous donne à nouveau la possibilité de mâcher !"
As-tu dit un midi de onze heures trente au vieux monsieur assis à ma droite.
Cet homme qui portait le nom de jeune fille de
K, la femme "défardée".
Je crois qu'il t'a répondu que Dieu n'avait pas ce talent.

J'eus un peu honte quand l'avant-dernier jour tu t'étonnais que je ne prenne qu'un médicament, toi qui en prenais plein, dont une solution (in)buvable.
Alors je t'apprenais que je sortais demain, comme si ce fut une explication, et tu te réjouissais, me disais que c'était bien, oh oui, tu sors, mais c'est génial, quelle chance tu as ! Et tu ajoutais qu'il ne fallait pas que je revienne ici, hein, ne reviens pas !
J'aurais pu te dire que j'avais peur d'y retourner, dans ce dehors, peur d'y retourner au
Carnage, mais que je comprenais, oui, tu as raison, de toutes les façons, le choix est maigre, alors oui, pourquoi pas le Carnage.

Prends soin de toi, Emilienne.
Prépare tes affaires.
Sors de là, petit oiseau.
Je te le promets, je ne reviendrai pas.
Que Dieu te bénisse et te soulage de tes maux.
Emilienne Z...


podcast

15:50 Écrit par Josey Wales dans Shock Corridor | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Emilienne, Robert Mitchum, Psychiatrie, Schizophrénie, Dépression, Souffrance, Dieu |

 
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