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23/12/2008

Je Me Souviens Que J’Etais Séropositif

 L'Innocence ....

Mais je ne veux plus l’être.

Comme l’enfant que je suis resté, je suis et me crois immortel.

Rien ne peut me tuer, me dis-je, rien ne peut m’atteindre, je ne mourrai pas, pas de ça, du Sida, ni d’autre chose d’ailleurs, croix de bois, croix de fer, si j’mens, j’vais rotir en enfer.

Je ne veux plus être séropositif, je veux vivre, m’envoler, m’extraire, m’aérer.

Je veux voir les gens comme avant, je veux les voir innocents, même si c’est pas vrai, m’en fous, je veux les aimer, comme quand j’étais vierge de tout, les serrer dans mes bras, leur montrer la Grande Ourse et la beauté d’une seconde, l’éternité.

Je veux retrouver mes vingt ans et demi, mon insouciance, ce trésor, je ne veux plus de "ça" dans mon sang.

Je veux partir pour d’autres contrées, t’emmener avec moi, dans le cou t’embrasser, ta main caresser, te faire rêver poulette, bord de mer, te conter fleurette, rire aux éclats, même d'obus, danser, virevolter.

Je me dis que voilà, si je décide que, alors tout, tout peut recommencer, je peux être à nouveau cet étrange garçon qui, sous la pluie, trouvait que tout de même, elle était belle, la Vie.

Je veux vivre comme c’est pas possible, tournoyer pour toujours et à jamais.

Je ne veux plus de "ça", de "ça" dans mon sang.

Comme on arrête de fumer, de boire, de trahir ou de se trahir, pour la nouvelle année, je voudrais, s’il vous plait, arrêter d’être.
Séropositif.

Tel l’enfant que j’étais, à nouveau, je voudrais être immortel.
Insubmersible.

Me baigner.

Aimer.

Puis, m’en aller.

Comme je suis venu.

Innocent.


podcast

"Je suis mort du Sida mais le Sida n'est pas mort avec moi" [Hervé Guibert] ... Mais il mourra avec moi, Hervé, je t'en fais le serment, sinon, croix de bois ....


21:46 Écrit par Josey Wales dans HIV, Mon Amour, L'Epris | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : sida, séropositivité, sang, des regrets, pluie, enfance, innocence |

06/12/2008

S'Il Te Plait, Dessine-Moi Ta Maladie !

A L'Hyène Que J'Ai En Moi !

- Ça fait mal ?
- Quoi donc ?
- Ta maladie ..
- Physiquement, tu veux dire ?
- Oui.
- Non ... 
- Ah .. C'est trop bizarre, quand même ..
- Qu'est-ce qui est trop bizarre, comme tu dis ?
- Ben une maladie qui fait pas mal !  .. J'veux dire, physiquement.
- Tu voudrais que j'ai mal, c'est ça ?
- Non, j'ai pas dit ça. Juste que d'habitude, quand on est malade, ben, on a mal quelque part, quoi !
- Mais, J'AI MAL quelque part !
- Tu viens de dire que non !
- Oui. Mais .. [Pffff] ... Mais, quand je dis que j'ai mal, c'est .. C'est pas physique ! C'est ...
- C'est quoi ?
- Ben c'est quoi .. Je .. Je sais pas .. Souvent, je ... Je suis triste, tu vois, je me sens fatigué, j'ai des angoisses, je ..
- Ben moi aussi, hein, dès fois j'suis triste, j'me sens fatigué et tout ..
- Oui, mais toi, t'es pas séropositif ?
- Non. Mais j'ai mal. Comme toi.
- Bon d'accord. Alors je vais t'expliquer les choses autrement .. Ca t'arrive, parfois, de faire des tâches d'encre sur ton pull ?
- Ouais. Même que, Maman, elle est pas super contente ! Elle dit que j'aurais dû faire attention, que c'est pas donné ce genre de pull.
- Et ensuite, elle fait quoi, ta mère ?
- Ben ensuite, elle met le pull dans la machine à laver !
- Et quand il ressort de la machine à laver, ton pull, elle est toujours là, la tâche ?
- Ben non ! La lessive, elle l'a enlevée, la tâche !
- Et ton pull, il est comme neuf !
- Ouais. Et heureusement, sinon, on aurait dû le jeter ! Et là, j'te raconte pas comment elle aurait été en colère, ma mère, au prix que ça coûte, les pulls !
- Eh ben tu vois, moi aussi, j'ai fait une tâche ..
- Sur ton pull ?
- Non. A l'intérieur.
- A l'intérieur de ton pull ?
- Si tu veux, oui ...
- Mais comment t'as fait pour faire une tâche à l'intérieur de ton pull ? Tu l'avais mis à l'envers ou quoi ?
- Non mais ... C'EST UNE IMAGE !
- Une image ? ... C'est-à-dire ?
- Ben quand je dis que j'ai fait une tâche à l'intérieur de mon pull, en fait, c'est .. C'est à l'intérieur de moi-même que je l'ai faite. Tu comprends ?
- Oui .. Enfin non ! Pas vraiment .. En fait, j'comprends pas comment on peut faire une tâche à l'intérieur de soi-même ?
- Comme toi : en ne faisant pas attention !
- Mais .. Qu'est-ce que j'veux dire .. Ah oui ! ... Si elle est à l'intérieur, c'est pas grave !
- Pourquoi c'est pas grave !
- Ben, parce qu'elle se voit pas, pardi !
- Et alors ?
- Ben alors, ta mère, elle la voit pas la tâche, et donc elle va pas t'engueuler comme à moi. C'est trop cool !
- Oui sauf que, comment tu l'enlèves ?
- La tâche ?
- Oui.
- Ben ... Avec de la lessive !
- Oui, sauf qu'elle existe pas la lessive qui enlève les tâches que t'as fait dans ton intérieur !
- Ah trop nul, comme plan !
- Comme tu dis !
- Donc, tu peux pas l'enlever ?
- Non.
- Tu pourras JAMAIS l'enlever ?
- Non.
- Et si .. Et si elle partait ?
- Comment tu veux qu'elle parte ?
- J'sais pas. Avec ... Avec le temps ! .. Avec le temps va, tout s'en va ..
- Tu connais Léo Ferré, toi ?
- Non. C'est qui ?
- C'est celui qui a chanté qu'avec le temps, va tout s'en va .. Mais il a aussi dit, dans la même chanson, qu'avec le temps, on aime plus.
- On aime PLUS ?
- Oui.
- Il s'est trompé, alors ..
- Pourquoi tu dis ça ?
- Parce qu'avec le temps, moi j'crois qu'on aime "plusssss" ..
- C'est joli ce que tu dis .. Mais ..
- Y'a pas de "mais" qui tienne ! C'est comme j'dis : avec le temps on aime "plusss", et pis c'est tout ! Et tu devrais trop penser comme moi.
- Mais .. Je pensais comme toi !
- Eh ben pourquoi tu l'penses plus ?
- A cause de la tâche que j'ai à l'intérieur de moi-même, je présume.
- Ah .. J'comprends alors pourquoi t'es trop triste et trop fatigué ..
- Je savais que tu comprendrais ..
- Oui, sauf que ..
- Sauf que, quoi ?
- C'est de ta faute ! Parce que si tu l'aimais ..
- Qui ça ?
- La tâche que t'as à l'intérieur de toi. Si tu l'aimais au lieu d'en avoir peur, alors, à nouveau, comme avant, tu penserais qu'on aime "plusss" et non "plus".
- Tu voudrais que j'aime ce que je me suis infligé ?
- Oui.
- Pourquoi ?
- Parce que sinon, elle va trop grandir, la tâche. Comme la haine, elle va te bouffer, te lessiver. Et alors, là, cette fois, t'auras super mal physiquement, et je serai trop triste. Celle qui t'aime aussi, elle sera triste. Et celle qui te soigne sera triste. Tout le monde, il sera triste. C'est ça que tu veux ?
- [...]
- Alors arrête de faire chier tout le monde avec ta tâche, là ! Accepte-là. Aime-là. Elle fait trop partie de toi. Et sois heureux qu'elle ne se voit pas. C'est même une chance, 'tain, qu'elle ne se voit pas, ta tâche ..
- Pourquoi ?
- Parce que ta mère la verrait.
- Et elle m'engueulerait ...
- Non. Elle en crèverait.


podcast

18:29 Écrit par Josey Wales dans HIV, Mon Amour, Introspection, Shock Corridor | Lien permanent | Commentaires (19) | Tags : sida, hiv, séropositivité, alien, enfance, amour, eternité |

17/09/2008

Paridelphia

C'était un mois avant.
Notre mariage.

C'était un mardi.
Un 22 mai de l'année 1990.

Miss Tic

Je me souviens de ce mardi, j'étais en pleine forme. Je volais. Littéralement. Je faisais rire le monde entier. Et comme ils étaient tous bien étonnés de me voir ainsi, moi qui d'habitude, ne dis mot, ou pas grand chose.
Et puis, quelqu'un est venu me trouver, m'a dit que c'était pour moi ; le téléphone.
Que c'était urgent.

J'ai pensé qu'il t'était arrivé quelque chose, peut-être étais-tu tombée comme l'autre fois, dans l'escalier, ou que tes dernières analyses étaient mauvaises, plus encore que d'habitude, qu'il fallait tout annuler, le mariage, que ça y est, il était enclenché pour de bon, le maudit, le compte à rebours.

Mais non.

Quand j'entendis le son de ta voix, je compris.
Compris qu'ils étaient tombés les résultats, les miens, ceux du laboratoire Fournier.
Tu t'excusais de n'avoir pas pu attendre, attendre que je rentre.
Du boulot.
Et moi je te disais que non, que ça ne faisait rien, qu'il ne fallait pas t'excuser.
Que tu avais bien fait.

Je raccrochai et repris mon travail comme si de rien n'était.
Certes, je ne volais plus, je ne faisais plus rire le monde entier, mais, et quand bien même cela pourrait paraître étrange, rien, je ne ressentais rien de particulier.
Pas même j'étais triste.

Le lendemain, j'allai voir mon patron, lui annonçai la mauvaise nouvelle ; il fit une drôle de tête, comme le coiffeur, celui de mes onze ans, qui tordait du nez quand il me ratiboisait le crâne avec sa foutue tondeuse sous le regard satisfait de ma mère.
Il me dit, mon patron, quelques mots que je n'entendis pas, ou à peine, des mots sans importance, mécaniques, les mots d'une lettre-type.
Moi, naïf, insouciant, je lui assurai que ça ne changeait rien, que je restais le même, motivé, volontaire, prêt à y retourner, qu'il pouvait compter sur moi, et pis d'abord, vous savez, je ne sais plus si j'vous l'avais dit, mais je vais me marier, le jour de la Fête de la Musique, le premier jour de l'été, comme quoi, vous voyez, la vie continue !

La vie continue, j'ai répété.

Le 21 juin il est venu, mon patron, son gosse dans les bras, nous féliciter Françoise et moi, prendre un Kir à l'Asti, sur la photo sourire, puis s'en est allé avant même que la fête bat son plein.

Six jours après, "il" m'était signifié que je changeais de poste.
Je demandai pour quelles raisons.
Le "il" en question ne sut me répondre, et, comme je le sentais gêné, je lui souriai, lui disant que ça n'était pas grave, tu sais, qu'il n'y était pour rien, que de toutes les façons, tu me connais, je donnerai le maximum.
Ce que je ne pus faire, le poste étant vide.
De travail.
En réalité, c'était un placard.

Durant deux mois je vins, respectant scrupuleusement mes nouveaux horaires, absurdes et démentiels, annotés sur l'avenant de mon contrat.
Durant deux mois, je traînai dans les couloirs, comme une âme en peine.
Et celles et ceux avec qui j'avais écumé tout Paris, celles et ceux avec qui j'avais refait le monde de soirées inoubliables en fêtes mémorables, conviés à notre mariage, désormais me saluaient mollement avec un air compassé.
Alors, je finis par craquer.

Le 26 août 1990, j'étais licencié.

57 267,44 francs.
C'était le chiffre inscrit sur le chèque.
Soit près de cinq fois plus que, légalement, ce à quoi j'avais droit.

Je ne posais pas de question.
Pas la peine.
J'avais compris.
On achetait mon silence.
Dès fois que, j'aurais comme dans l'idée d'aller aux prud'hommes.
Comme si, trois ans avant sa sortie sur les écrans, je pus avoir l'extraordinaire volonté qui habitait Andrew Beckett, le personnage de Philadelphia, le si joli film de Jonathan Demme.

Mais non.

Non, car, et même si je me le cachais, je savais pertinemment que le temps pressait, à quel point il t'était précieux mais compté.
Alors, sans mot dire, je pris le chèque et t'emmenais, fin septembre, en voyage de noces, à Saint-Barth.

Un an après, le 5 novembre 1991, je dispersais tes cendres au large de Fécamp.

Je n'avais toujours pas retrouvé de travail.


podcast

16:04 Écrit par Josey Wales dans Confession, HIV, Mon Amour | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : françoise rivière, hiv, séropositivité, mariage, licenciement, philadelphia |

 
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