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25/10/2008

Les Derniers Jours De Françoise Rivière [7/8]

Dans la tête, elle me revient, tintinnabule, cette chansonnette du groupe Téléphone, celle portant le nom de : "Cendrillon".
Du moins des bribes.
Particulièrement, ces mots-là :

"Les lumières dansent dans l'ambulance .."

Dans cette ambulance traversant la Capitale, je te tiens fort la main.
Et toi, tu murmures mon prénom ..


"D'Oeil"


Vendredi 25 Octobre 1991

Pourquoi suis-je parti ?

Je me le demande encore aujourd'hui.
Et ça me ronge.

Je ne me souviens plus si tu m'as prié de partir, ou si tu n'as rien dit.

Je me souviens que j'étais terrifié.

Je n'étais pas allé à Belleville, ce matin-là.
Le réveil, je l'avais envoyé paître.
J'avais dormi toute la matinée.

Quand je me levai, il était près de midi.
Tu m'attendais, debout, dans le salon.

Quand je te vis, j'ai compris.

Comment expliquer cela ?

Comment vous dire ?


J'ai reconnu, instinctivement, le visage de celui qui va mourir.
Et je suis parti.

Je suis parti ...

Ce visage, il était jaune.
Et tes yeux, aussi.

Oh si seulement je pouvais me souvenir, être sûr que tu m'as prié de partir !

Quand je rentrai, à 19 heures, tu étais recroquevillée sur le lit.
Et moi, qui ne savais rien faire, je gardais mon calme, prenais les initiatives, alertais qui il fallait.

Ils n'ont pas tardé, les ambulanciers.
Au 3 de la rue Poncelet, y'avait foule.
Les sirènes, ça attire le piéton.
Les badauds.
Je les aurais bien tués, ces cons.
J'avais envie de leur crier :
"Mais qu'est-ce que vous regardez, là, hein ? Mais tirez-vous ! Foutez-moi le camp ! Laissez-nous tranquille, merde ! vous m'entendez : MERDE !"

La mort, d'habitude, on ne veut pas en parler, on évite le sujet, mais quand on la croise au coin d'une rue (ou d'un JT) on s'arrête et on la mate en fronçant du nez.

Les lumières dansent dans l'ambulance.
Je te tiens fort la main.
Tu murmures mon prénom.
Il y a des tuyaux dans ton nez.
Un masque pour que tu puisses respirer.

Nous nous regardons, désolés.

Elle fonce, elle fonce, cette ambulance.
Gronde contre ceux rechignant à lui ouvrir un passage.
Je découvrais, ce soir-là, que oui, ça existe, des automobilistes qui s'en foutent de l'urgence, des autres, de la mort qui les guette ; je découvrais ce soir-là qu'il existe des êtres qui se croient seuls sur Terre.

La Pitié-Salpétrière.
Chambre 26.
Elles sont gentilles, les infirmières.
Me regardent, avec un sourire triste.

Je te prends la main.
Je ne la lâcherai pas de la nuit.

Tes parents sont en route.

Encore, tu murmures mon prénom.
Tout le temps.

Puis, le silence s'installe.
Juste on entend le bruit des appareils.
Le personnel hospitalier.

Et la mort, arriver.


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22:15 Écrit par Josey Wales dans HIV, Mon Amour | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sida, ambulance, hôpital, agonie, mort, aimer la vie cependant |

22/10/2008

Les Derniers Jours De Françoise Rivière [4/8]

"Comment accepter de se voir mourir ?"
[Françoise Rivière - Dimanche 2 Juin 1991 - Extraits de son Carnet Intime]



"Flouçoise"   


Mardi 22 Octobre 1991

Quelque chose me hante. Ne parvient pas à me quitter. Mais je le sais, je ne dois pas en parler. Avec elle. Il ne faut pas.
Et aujourd'hui encore, je (me) refuse à y mettre des mots.
Ils sont là, pourtant.
Bien vivants.
Mais non.
Je ne peux (toujours) pas.


Ce mardi 22 octobre, je le sens, je suis sur le point de perdre pied. Je vais m'effondrer, là, devant elle.
C'est trop !
Mais je tiens, Dieu sait comment.

C'est douleur de la voir ainsi.
S'éteindre petit à petit.
Spectateur, impuissant.
Je ne sais plus quoi dire, je ne sais plus quoi faire.
A part hurler à l'intérieur.

Pourquoi Diable raconter cette journée, une journée de plus, ou de moins, je sais plus !
Françoise, elle, a cessé de raconter son calvaire.
Hormis deux rendez-vous notés sur son agenda, les horaires de passage de l'infirmière, il n'y a rien d'autre.
Je ne reconnais même plus son écriture.
Écho de son élocution.
Elle parle avec encore plus de difficultés que la veille.
Mouillée, trempée de sueur.

Je me souviens que, blottis l'un contre l'autre, nous avons regardé "Good Morning Vietnam".
En silence.
De ce film, nous n'avons retenu qu'une chanson :
"What A Wonderful World" du grand Louis Armstrong.
Elle embaumera jusqu'aux falaises d'Etretat le jour de la dispersion des cendres.

Ce mardi 22 octobre, je tardais à la rejoindre. A venir m'assoupir près d'elle.

Quelque chose me hante.
Ne parvient pas à me quitter.


Maintenant qu'elle dort, je peux, peut-être, tenter d'en parler, un peu :

Le 11 octobre, quand il fut acquis qu'il n'y avait plus rien à faire, elle obtint donc son bon de sortie.
Enfin, elle retrouvait sa maison ! Nos trois chats : Minh, la reine mère, Point-Virgule, le p'tit gars, et le petit dernier de sept mois, Pain d'Épice, le rouquin.
Elle savait que tout était fini, mais pour rien au monde ne me l'aurait dit ou laissait deviner.
Elle était toute à sa joie d'être à nouveau là, dans cet appartement qu'elle avait délicatement aménagé.
Nous nous offrîmes une soirée comme nous en rêvions depuis des mois.
Il y avait même une bouteille de vin.
Italien.
C'était doux, c'était tendre, c'était bien.

Ce soir-là, je ne restai pas à gamberger des heures entières dans le salon, je vins me coucher avec elle.
Quelques mots encore, des baisers, et nous nous endormîmes.

Au milieu de la nuit, je me réveillai en sursaut, je croyais rêver mais non, c'était bien elle.
Dressée.
Les os sur la peau.
Faim de la vie.

Ce corps sur moi, friable et décharné, c'était comme un cri.
Et de douleur et d'Amour.

Cet Amour, que de corps, nous n'avions plus fait depuis des mois, il surgissait, là, débordant de vie, terrifiant de maigreur.
Faire l'Amour.
Niquer la Mort.

Cette image me hante, me poursuit.
Jamais ne me quitte.


"Nous sommes solides ensemble, et il me manque, surtout le contact de sa peau qui m'aide tellement à m'endormir le soir. On s'appelle tout le temps, pour bonjour, pour bonsoir ; je l'aime tellement."
[Françoise Rivière - Lundi 10 Juin 1991 - Chambre 18 de la Pitié-Salpétrière - Extraits de son Carnet Intime]



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21:13 Écrit par Josey Wales dans HIV, Mon Amour | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sida, hiv, faire l'amour, niquer la mort, aimer la vie cependant |

21/10/2008

Les Derniers Jours De Françoise Rivière [3/8]

"L'autre jour, un malade m'a dit que c'est la déchéance physique qui le rebutait le plus, et que maintenant, il avait envie que ça s'arrête. Il ne parlait pas comme cela, avant. Il y a deux ou trois semaines, il semblait fatigué, mais depuis il a perdu dix kilos. Il était tellement mal en point qu'on l'a hospitalisé le jour même. C'est flippant de voir comment les autres partent (...) Pourvu que ma chimio réussisse !"
[Françoise Rivière - Mercredi 29 Mai 1991 - Extraits de son Carnet Intime]



Jour De Mariage - 21 Juin 1990


Lundi 21 Octobre 1991

Depuis le 2 septembre, j'effectue un stage d'opérateur PAO. Ça n'est pas que ça me convienne ou me destine, c'est juste qu'il retarde, ce stage, la chute des mes allocations chômages.
Je n'ai aucun scrupule de ce côté-là, pas plus que mon employeur en a eus, un an auparavant, en me congédiant trois mois après que j'eus révélé ma séropositivité.
Au fond, je le remercierais presque de l'avoir fait, car ainsi je suis près de Françoise, je l'accompagne, je la soutiens de toute ma maladresse.
Si j'avais conservé mon travail, ses cadences infernales, comment aurions-nous fait ?

Certes nous vivons chichement, mais peu importe. Là n'est pas l'important.
Nous vivons, voilà ce qui compte.
Et aujourd'hui, je réalise que ces moments-là ont été parmi les plus riches de mon existence.
Là où j'ai le plus appris.
Même si ce fut douloureux.
Mais tendre aussi.
Je plains sincèrement celles et ceux qui pensent pouvoir se mettre à l'abri en amassant un maximum de blé en un minimum de temps, et ce, forcément au détriment d'autrui.
Et puis d'abord :
A l'abri de qui ?
De quoi ?

Ce lundi 21 octobre, je me lève tôt, 7h04, un horaire de train, comme toujours.
Je m'envoie un café, vite fait.
Avant de partir, je passe par la chambre ; elle dort à moitié.
Les draps sont trempés de sa sueur.
Il arrive qu'en pleine nuit nous les changions, tellement elle rend de l'eau par tous ses pores.
Je lui dis quelques mots, la rassure, tendrement l'embrasse et je file ; à regrets.
Il est long le chemin qui m'attend, celui qui des Ternes me conduit à Belleville.

Comme souvent, enfin depuis quelques jours, je passe la journée hanté par l'idée que le téléphone sonne, que c'est urgent.
Que c'est fini.

C'est en lisant ses carnets que je découvrirai bien plus tard qu'elle m'avait épargné.
Elle m'avait dit qu'elle devait subir une nouvelle biopsie, que c'était normal.
En réalité, le traitement avait échoué.
Une nouvelle tumeur était apparue, un autre lymphome, dans le cou, tout près du cerveau.
C'est la raison pour laquelle, le 11 octobre, après plus de quatre mois d'hôpital, de scanners, de ponctions lombaires, de biopsies diverses, quatre mois de chimiothérapie, de transfusions, on lui accorda son bon de sortie.
Il n'y avait plus rien à faire.
Elle préféra me le cacher et me dire qu'elle était si heureuse de rentrer à la maison ...

Après quelques courses, enfin, je la retrouvais.
Il était 19h30.
En la voyant, je restais interdit.
Elle parlait avec difficultés.
Son teint avait changé.
Comme ça, du jour au lendemain.
Elle avait du mal à tenir debout.
Je lui fis à manger mais elle y toucha à peine.
Elle partit se coucher.

En fait, elle avait combattu la douleur toute la journée, elle avait lutté de toutes les forces qui lui restaient pour être là, debout, quand je rentrerai.
Pour me voir, même cinq minutes.
Pour ne pas faire de ce jour un jour sans nous.

Et dire que ce n'est qu'aujourd'hui, en l'écrivant, que je le comprends !
Pourrais-je, un jour, me le pardonner ...


"Mon ami, désormais,
A jamais, pour toujours,
Puisque nul doute se profile,
Je préfère m'en aller.
Le coeur broyé, certes,
Mais encore, une dernière fois,
La tête haute, le regard fier !
Je sais votre souffrance de me voir ainsi affaiblie,
Décharnée, fatiguée, souffreteuse,
Et maudite par cette maladie,
Mais je ne savais pas !
Aujourd'hui je paye des erreurs d'antan
Emportée par le vent des doutes.
La jeunesse ne sait rien du mal,
Frémissantes d'impatientes expériences.
Mon ami, s'il vous plait,
Je garderai en moi,
Votre regard si gai ;
Je me souviendrai de votre peine
Dans mes bras, sur mon corps ...
Pardonnez-moi si je ne peux
Supporter d'aller plus loin
Sur ce chemin qui n'en est pas un."
[Françoise Rivière - 17 Octobre 1991 - Lettre trouvée après son décès, le 27 octobre 1991]


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21:51 Écrit par Josey Wales dans HIV, Mon Amour | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sida, lymphome, chimiotherapie, souffrance, pardon, aimer la vie cependant |

 
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