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19/11/2008

Le Drapeau

Terminale C3 Du Prytanée Militaire De La Flèche

On nous avait réveillés bien avant le son du clairon.
Sans ménagement.
A grands coups de on se magne, on se secoue, allez on s'active, et plus vite que ça
A grands coups de qu'est-ce tu branles le basque ? Non mais tu vas te sortir les doigts du cul, le breton !
Et résonnant, dans les chambrées, les cliquetis, insupportables, leurs règles fouettant nos lits de fer.

C'était novembre, c'était gris, c'était froid.

En un temps record nous nous retrouvèrent tous, hirsutes, hébétés, en rang, au beau milieu de l'immense cour de cette école prestigieuse et militaire.
Tous !
Des pisseux de Sixième aux boutonneux de Terminale.

"Aaaaaarde à vous !" Hurla l'adjudant-chef, et la bobinette cherra !

- T'es sûr ?
- De quoi ?
- Que la bobinette cherra ?
- Ah merde, je m'ai trompé !
- On ne dit pas je m'ai trompé, mais : je me suis trompé !
- Je sais. Mais c'est MON blog ! T'entends ! Mon Tamagotchi à moi !
- Et alors ?
- Et alors, comme c'est à moi, je fais qu'est-ce que j'veux avec mes ch'veux et j't'emmerde !
- Oooooh, mais c'est qu'il est mal luné le blogueur de ces dames ! T'as bouffé un Bacri ou quoi, c'matin ?
- Non. Mais j'ai horreur qu'on me réveille à 5h52 à grands coups de règles et de tu te pignoles ou quoi, garçon ?
- J'comprends .. Mais gaffe à ta grand-mère quand même !
- Grammaire ! Pas grand-mère !
- 'Scuse-moi mais, avec ta bobinette cherra, là ..
- Je vois .. Si j'suis vacciné à la merde, toi, t'aurais comme bouffé un clown du genre énorme ..
- Voilà oui. Autant dire qu'on forme une fine équipe tous les deux ..

"Aaaaaarde à vous !" Beugla le juteux et, c'est à pas de loup, qu'il se radina, le Capitaine, et dit : "Repos !"

L'avait pas l'air heureux d'être là, le Capitaine. L'avait sa tête des mauvais jours. La contrite. Même qu'on aurait dit, juré-craché, qu'il avait perdu sa grand-mère, le gradé.

Il nous fixa bien droit dans le blanc des yeux, fit les cents pas, nous disséqua du regard des pieds à la tête comme si nous étions des grenouilles de laboratoire.

Il cherchait la faille.
Le détail.
La paille.
Mais rien.
Des pisseux aux boutonneux, rien ne suintait.

Il prit son air renfrogné, nous fit remettre au garde-à-vous, au repos, et vice-versa, nous fusilla encore une fois du regard puis, enfin, nous expliqua pourquoi nous étions là, dans le gris et le froid.
Des centaines de petits yeux convergèrent alors vers le mat, et constatèrent qu'effectivement, il n'était plus là ; le drapeau.
Celui de la nation.
C'était, parait-il, un crime ou quelque chose comme ça, d'avoir dérobé le symbole flottant de notre pays et que, si les auteurs de ce méfait ne se dénonçaient pas, alors, vous m'entendez bande de saligauds ? Tous, nous serions tous punis. Sans exception.
Et il ajouta :
"J'attends .."

Mais rien ne vint. Sinon le silence. Impressionnant. A ce point, qu'on aurait pu entendre une Michèle Alliot-Marie voler avec toute sa cohorte de présumés coupables de l'ultra-gauche qui n'existe même pas. Une Michèle Alliot-Marie avec tout le ridicule et le grotesque qui la caractérise.

"Je vois, dit le Capitaine. On joue les rebelles. On fait les fortes têtes ... Bien ! .... Mais j'aime autant vous dire qu'on en a maté, et des plus coriaces que vous. Croyez-moi !"

Il pouvait bien nous dire ce qu'il voulait, ça n'y changerait rien.
Il pouvait bien nous menacer, nous torturer même, on ne lâcherait pas un mot. Encore moins un nom.
Nous, on avait Tanguy en tête. Tanguy et ses larmes. On l'aimait bien Tanguy. C'était un bon gars. Un peu pataud. Pas finaud. Mais l'aurait pas fait de mal à une mouche. Juste, il avait dérobé une plaquette de chocolat. C'était son péché mignon, à Tanguy, le chocolat. Seulement voilà, l'avait pas fait gaffe, qu'elle était là, dans son dos, la prof' d'allemand. Cette salope ! Elle avait été faire son rapport au Capitaine, et Tanguy, il s'était fait exclure de cette école où l'on rentrait par concours, de cette école qui préparait aux grandes.
Pour une malheureuse plaquette de chocolat, on avait brisé son rêve, même qu'il nous en parlait tout le temps, même qu'il s'y voyait, là-haut, dans le ciel, Tanguy-le-pilote, Tanguy-le-Chevalier.
J'te jure, on avait chialé notre mère, tant nous trouvions ça injuste, de foutre en l'air, comme ça, pour du chocolat, même pas de bonne qualité, la vie d'un môme !
La salope !
Fallait qu'elle paye !
Lui repeindre sa bagnole en vert, ne nous avait pas rassasiés. Alors, on avait commis le pire qui soit ; nous étions passés au sacrilège, par principe plus que par justice, et donc, oui, on l'avait piqué, le drapeau, quand la nuit était bien noire, on l'avait enlevé du mat et planqué, rien que pour les faire chier. Pour leur montrer qu'on n'était pas d'accord.
Alors, il pouvait bien jacter le gradé, nous intimider, c'était gaspiller sa salive, pisser dans un violon, parce que nous, rien ! On ne dirait rien.

"Dans ce cas, aucun d'entre vous ne partira ce week-end ! Vous m'entendez ?"

Je vis quelques pisseux tordre du nez. Serrer fort les poings. Retenir leurs larmes.
Faut dire qu'ils étaient pas nombreux, les samedis, les dimanches, où nous rentrions embrasser nos familles. Pas parce que nous étions collés. Mais parce que, pour certains, c'était pas la porte à côté, la famille.
L'Alsace, le Pays Basque, La Corse, tu te l'offres pas chaque week-end, quand t'es pensionnaire dans la Sarthe.
Et pour un p'tit gars de dix-onze ans, même douze, voir son week-end sauter, sachant que le suivant, il était prévu pour le mois d'après, ouais, c'était dur. Vraiment.

"J'espère que ceux qui ont commis cet acte inqualifiable se rendent compte de ce qu'ils font peser à leurs camarades !"

Là, c'était gagné. Nous savions que c'était l'ultime argument. Un aveu. Celui d'impuissance. Même si, il espérait encore, encore un petit peu, le Capitaine, que l'un d'entre nous craquât ; mais non !
Non, car celui qui rompait le silence, il savait.
Il savait bien que nous lui ferions vivre l'enfer durant toute l'année scolaire.
Jusqu'à dormir chaque nuit dans les chiottes.

Jamais ils ne surent qui l'avait dérobé, le drapeau.
Un matin, ils le trouvèrent couvert de boue et de merde couché sur le paillasson du bureau, ce bureau où le Capitaine signifia à Tanguy qu'il était viré pour avoir volé une pauvre petite plaquette de chocolat.

C'est marrant, je ne suis pas obéissant, je ne l'ai jamais été, et pourtant, dans cette école où j'aurais passé trois ans, j'aurais appris une chose essentielle : le silence.
Celui qui de concert répond à une injustice.
J'aurais appris ce que signifie être solidaire les uns des autres, tous unis dans un combat. Etre fier de le remporter.
Surtout face à l'autorité contre laquelle il faut toujours se rebeller.
Quel qu'en soit, le prix à payer.


podcast

20:15 Écrit par Josey Wales dans Confession | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : drapeau français, prytanée militaire de la flèche, injustice, brimades, solidarité, camaraderie |

 
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