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12/08/2008

Entre Chevrotine Et Destop

Entre Bordeaux Et Chevrotine

Il vient à peine de laisser mourir Bordeaux sur sa droite, le train.
Et tant mieux.

Devant moi, une fille, plutôt belle, étudiante et brune, roupille de tout son long sur les sièges 27 et 28 de la voiture 9.
Et moi, pieds-nus, je pose le livre.
Le souffle coupé.
En même temps, si je pouvais.
Si je pouvais hurler.
Arrêter ce train.
Arrêter le temps.

Oh les gens, il faut s'arrêter maintenant, c'est urgent !
S'arrêter le temps qu'il faudra : un an, un siècle, une éternité.
Le temps d'apprendre.
A se parler.

J'ai posé le livre.
Page 64.
Et me suis dit :

Regarde !
Regarde-le, ce paysage, gris-bleu, défiler immobile à travers la vitre de ce TGV.
Regarde-la, la vie, petit con que tu es, comme elle est belle, plus belle que tu croies.
Bien plus belle que toi.
Et même si mornes ou décharnés, chênes et peupliers te semblent ;
Et même si vides et grises de lumières, les maisons, les bicoques ou les fermes, pluvieuses se dessinent ;
Peu importe !
C'est la vie.
Qu'elle te plaise ou non, c'est ainsi.
Et ta souffrance, ta solitude, ton chagrin, ton Sida, s'évaporent.
Pour un instant.
Mais cet instant, il compte pour deux, pour trois, pour combien tu veux, tant il est précieux.

Le vie défile, pleine de maisons, de moitié de lune, de vies nocturnes.
Bleu acier.

Je reprends le livre.
Et je relis ce court chapitre.
Ou pas un mot ne manque.
Ni est en trop.
Ou chaque virgule, chaque point est à sa place.
Il s'intitule, ce chapitre :
Chevrotine.

"Le collègue descend de voiture, rentre précipitamment dans le commissariat, et va vomir en pleurant et rageant des mots inintelligibles. Il s'enferme dans les toilettes et sanglote sans retenue.
Il était en mission d'îlotage quand il a entendu un coup de feu. Il est monté à l'étage d'où provenait la détonation. Il a cassé la porte d'un coup de pied. Il est rentré dans une toute petite chambre aux murs couverts de sang. Un homme à genoux rechargeait à tâtons un fusil de chasse. Il n'avait plus de visage. La première décharge de chevrotine avait emporté sa mâchoire et son nez. Ses dents s'étaient plantées au plafond, sa langue reposait sur la table de chevet. Il avait mis le canon du fusil sous son menton mais avait manqué sa mort. Alors, il recommençait."
[Bénédicte Desforges - Extrait de "Flic" - Collection J'ai Lu]

Devant moi, imperturbable, la belle et brune étudiante dormait encore, dormait tout ce qu'elle savait.
Loin des mâchoires, des dents, des langues et des nez emportés par une volée de chevrotine.
Ses cheveux étalés dessinant le visage d'un chien.
De compagnie.

A nouveau, je saisissais le livre.
"Destop" succédait à "Chevrotine".

Et je revoyais ses yeux.
Bleus acier.
Et pourtant remplis de rires.
De blessures, aussi.
Élégamment dispersées.

Si j'avais su, je n'aurais pas attendu que tu me l'offres contre un café.
Je l'aurais lu avant, Bénédicte.
Ce livre.

En acier.
Trempé.



podcast

00:46 Écrit par Josey Wales dans L'Epris, Livre, Voyage | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : benedicte desforges, flic, maison-alfort, chevrotine, destop, train, bleu |

 
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