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22/10/2008

Les Derniers Jours De Françoise Rivière [4/8]

"Comment accepter de se voir mourir ?"
[Françoise Rivière - Dimanche 2 Juin 1991 - Extraits de son Carnet Intime]



"Flouçoise"   


Mardi 22 Octobre 1991

Quelque chose me hante. Ne parvient pas à me quitter. Mais je le sais, je ne dois pas en parler. Avec elle. Il ne faut pas.
Et aujourd'hui encore, je (me) refuse à y mettre des mots.
Ils sont là, pourtant.
Bien vivants.
Mais non.
Je ne peux (toujours) pas.


Ce mardi 22 octobre, je le sens, je suis sur le point de perdre pied. Je vais m'effondrer, là, devant elle.
C'est trop !
Mais je tiens, Dieu sait comment.

C'est douleur de la voir ainsi.
S'éteindre petit à petit.
Spectateur, impuissant.
Je ne sais plus quoi dire, je ne sais plus quoi faire.
A part hurler à l'intérieur.

Pourquoi Diable raconter cette journée, une journée de plus, ou de moins, je sais plus !
Françoise, elle, a cessé de raconter son calvaire.
Hormis deux rendez-vous notés sur son agenda, les horaires de passage de l'infirmière, il n'y a rien d'autre.
Je ne reconnais même plus son écriture.
Écho de son élocution.
Elle parle avec encore plus de difficultés que la veille.
Mouillée, trempée de sueur.

Je me souviens que, blottis l'un contre l'autre, nous avons regardé "Good Morning Vietnam".
En silence.
De ce film, nous n'avons retenu qu'une chanson :
"What A Wonderful World" du grand Louis Armstrong.
Elle embaumera jusqu'aux falaises d'Etretat le jour de la dispersion des cendres.

Ce mardi 22 octobre, je tardais à la rejoindre. A venir m'assoupir près d'elle.

Quelque chose me hante.
Ne parvient pas à me quitter.


Maintenant qu'elle dort, je peux, peut-être, tenter d'en parler, un peu :

Le 11 octobre, quand il fut acquis qu'il n'y avait plus rien à faire, elle obtint donc son bon de sortie.
Enfin, elle retrouvait sa maison ! Nos trois chats : Minh, la reine mère, Point-Virgule, le p'tit gars, et le petit dernier de sept mois, Pain d'Épice, le rouquin.
Elle savait que tout était fini, mais pour rien au monde ne me l'aurait dit ou laissait deviner.
Elle était toute à sa joie d'être à nouveau là, dans cet appartement qu'elle avait délicatement aménagé.
Nous nous offrîmes une soirée comme nous en rêvions depuis des mois.
Il y avait même une bouteille de vin.
Italien.
C'était doux, c'était tendre, c'était bien.

Ce soir-là, je ne restai pas à gamberger des heures entières dans le salon, je vins me coucher avec elle.
Quelques mots encore, des baisers, et nous nous endormîmes.

Au milieu de la nuit, je me réveillai en sursaut, je croyais rêver mais non, c'était bien elle.
Dressée.
Les os sur la peau.
Faim de la vie.

Ce corps sur moi, friable et décharné, c'était comme un cri.
Et de douleur et d'Amour.

Cet Amour, que de corps, nous n'avions plus fait depuis des mois, il surgissait, là, débordant de vie, terrifiant de maigreur.
Faire l'Amour.
Niquer la Mort.

Cette image me hante, me poursuit.
Jamais ne me quitte.


"Nous sommes solides ensemble, et il me manque, surtout le contact de sa peau qui m'aide tellement à m'endormir le soir. On s'appelle tout le temps, pour bonjour, pour bonsoir ; je l'aime tellement."
[Françoise Rivière - Lundi 10 Juin 1991 - Chambre 18 de la Pitié-Salpétrière - Extraits de son Carnet Intime]



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21:13 Écrit par Josey Wales dans HIV, Mon Amour | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sida, hiv, faire l'amour, niquer la mort, aimer la vie cependant |

 
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