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11/02/2009

“3 1/2 4" – La Rencontre” [Par Bénédicte Desforges]

Sans L'Autre, L'Etre Boite

C’était l’été.
Je m’étais perdue en chemin, me demandant idiotement si c’était un bon présage, et cherchant des signes de connivence avec le hasard entre les feux rouges et les feux verts.
J’ai dix ans.

Il était assis sur la margelle d’une fontaine en forme de banlieue.
Je ne savais de lui qu’un bout de photo de jean déchiré, effrangé, tout effiloché sur le genou. Et il était là, enfin là, au bout du jeu de piste, cette étoile filante attrapée au vol d’internet.
Je l’ai vu avant qu’il me voie. Voyageur vagabond énigmatique, un sac posé à ses pieds. Je le trouvais beau dans un rond de soleil.
Je suis meilleure à l’écrit qu’à l’oral.
Qu’est-ce que je vais lui dire maintenant ?
J’ai quinze ans.

C’était donc lui, il était là, en trois dimensions, ce presque inconnu qui avait cherché la bagarre, la collision, pour qui j’avais eu des mots à regretter. Je n’avais plus à l’imaginer.
Il s’est levé, et a enlevé ses lunettes noires, celui qui avait aussi des comptes à régler avec les vérités et les passés.
J’ai vingt ans.

Bonjour, je suis en retard, je m’excuse, je me suis perdue…
… en même temps que je me perdais à le regarder, cet homme silencieux qui me regardait aussi…
On a exactement le même âge.

On est allés boire un café. Double pour lui, alors j’ai fait pareil. Je ne sais plus vraiment de quoi on a parlé. De tout et de nous. On s’en était déjà écrit un peu. J’aimais bien qu’il soit là, et je l’ai beaucoup regardé. Je crois que je l’ai regardé comme si je ne devais ne plus le revoir, qu’il redeviendrait abstrait, et que j’allais beaucoup penser à lui. Il n’était que de passage.
Et je me disais Il y a le soleil, on est bien, on est loin de l’armée des ombres d’internet…

On était assis à une terrasse au bord de la route et du bruit, rien d’un décor de rêve à fabriquer des souvenirs. Une rivière coulait au-delà des voitures, je crois que ce n’était pas la Seine mais l’autoroute. On se parlait, et le temps passait. J’aurais voulu que ça dure plus longtemps, que je puisse lui dire, ou que lui me dise Tu veux qu’on dine ensemble ?

Mais il m’a dit Ça va être l’heure de mon train.

Nous sommes remontés en voiture, il n’était pas encore parti qu’il me manquait déjà. Je me disais aussi que si je devais écrire cet instant-là, ou le lui écrire, je n’y arriverais pas, que tout ça aurait l’air banal et cent fois raconté.
Je voulais lui manquer aussi.
L’écriture est un piège.

Je l’ai laissé à quelques pas du métro. Pas envie qu’il s’en aille.
Ça aurait été simple à écrire cette histoire-là, j’aurais facilement inventé la fin de la journée. Mais l’heure tournait.
Il a regardé l’entrée du métro, et on s’est dit À un de ces jours, peut-être.
J’avais envie de le toucher, comme sans faire exprès. Je ne l’ai pas fait. Ça ne se fait pas. On ne touche pas les gens qu’on connaît depuis si peu. Je trouvais qu’il avait de belles mains, mais c’est surtout sa joue que je voulais caresser, je ne sais pas pourquoi. Je pense qu’il ne s’en est pas rendu compte.
Il avait dit au revoir, mais il ne bougeait pas.
Si j’avais été quelqu’un d’autre que moi, je me serais approchée de lui, je l’aurais embrassé, je lui aurais dit T’en va pas. Je lui aurais dit J’veux pas que tu t’en ailles… Comme dans la chanson. Pas déjà. C’est trop tôt. C’est trop tard.
Mais je n’ai pas bougé, j’ai rien fait.
Je ne voulais pas qu’il s’en aille, non. Et je ne lui ai pas dit.
Il est resté immobile, et m’a regardée. Longtemps. J’ai cru qu’il allait rester.
Non, je ne l’ai pas cru, je l’ai voulu.
Parce que je ne voulais vraiment pas qu’il s’en aille.
J’avais peur de ne plus le revoir, peur de trop penser à lui.
Je voulais qu’il revienne avant d’être parti.
Que la gare Montparnasse explose en plein vol.
Et je lui aurais dit C’est pas grave, on a le temps d’aller manger des pommes au bord de la Seine, boire un bon vin les pieds dans l’eau, et attendre le prochain bateau sans regarder l’heure.
Je ne voulais pas qu’on se quitte.

Je l’ai regardé partir, son sac de voyage à la main.
Encore un moment, j’ai regardé le vide laissé par lui, au cas où.
Et j’ai espéré qu’il revienne.

J’aurais écrit que le soleil était orange, qu’un train était passé dans le ciel, et que j’avais pleuré des nuages et des oiseaux, mais ça l’aurait fait fuir pour toujours.

Alors j’ai préféré attendre qu’il m’écrive.

…/…



podcast


[Bénédicte Desforges – Février 2009]


Commentaires non-ouverts pour cette série de billets

19:03 Écrit par Josey Wales dans 3 1/2 4 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : les juliottes, maisons-alfort, place du chatelet, gare montparnasse, bénédicte desforges |

 
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