Avertir le modérateur

21/08/2008

Hervé Guibert, Arlette & Moi

Elle me dit, détachée, grisonnante, blondeur déchue, m'assure du haut de son comité de lecture  :

- Vous serez dans les trois ! Les trois premiers romans sélectionnés par les critiques, sur les soixante qui sortent chaque année ..

Elle me fixe.
Comme une grenouille, me dissèque.
Du regard.
Mais rien.

Je ne dis rien.
J'ai comme la nausée.
La nausée, oui, en ce jour commerçant.
Celui de la Saint-Valentin.


Le Malapo


Elle fume, Arlette, des Dunhill.
Rouges et longues.
M'en propose une que poliment je refuse, précisant aussitôt, provincial, que je ne fume que des Benson & Hedges.

- Les Benson sont les seules autres cigarettes que je pourrais fumer, dit-elle en tirant sur la sienne.

Je n'aime pas, mais du tout, ce :
"Que je pourrais fumer."
Me dis que ça part mal, bordel, cette histoire.

Elle me parle de Natacha.
Me dit que, faudrait lui donner du corps.
De la chair.

Ce sont ses mots :
"Du corps.
De la chair."

Allumant une autre Dunhill, elle ajoute que, peut-être, cela n'est pas possible !
Oui, cela n'est pas possible, tant la présence d'Estelle ..

- Ah ! Estelle, fait-elle ... Es - Tel - Le ...

L'importance essentielle d'Estelle, fait que, mais bien sûr, Natacha ne peut en avoir un, n'est-ce pas ?
De corps.

Finalement, je lui volerais bien une Dunhill.

Et Michel ?
Et Zacchari ?
Quels amis extraordinaires !

Je m'enverrais bien un verre.
De n'importe quoi, je m'en fous.
Putain, c'que j'ai soif !


Diago !
Il y a de très beaux passages avec cet enfant, vous savez ...
Dans votre livre.

Quant à Hélène ..
Que dire ..
C'est ..
Une image ?
L'Amour ?
L'image de l'Amour, n'est-ce pas ?

Non.
C'est mon idéal.
De mère.
Connasse !


Je ne me rappelle plus.
Si je fermais les yeux.
J'en avais envie, je crois.

Je comprenais.
Si bien.
Où tu voulais en venir.
Faut dire, en même temps, qu'il manquait quelqu'un.
Un personnage.
Central.

Léo.


- Et .. Vous ? .. Enfin, vous ..
- Oui !
- Je veux dire, Léo .. C'est ..
- Oui ...
- Mais alors, vous êtes ..
- Oui. Je suis séropositif. Comme Léo ..

Elle écrase la Dunhill.
Et - a-t-elle tapé dans ses mains, je ne sais plus .. - s'emballe, ça y est, enfin, elle se dévoile, la grisonnante, et me dit :

- Il va falloir aller très vite ..

Et c'est alors qu'elle me parle de Gallimard.
De Guibert.

Hervé Guibert !

Qu'ils ne vont pas aimer, les gens de Gallimard.
Ah ça non !
Que nous marchions sur leurs plates-bandes.
Leur chasse gardée.
A croire que c'est cela, et uniquement cela, qui la fait jouir.
La rombière.

Connais-tu pire que l'envie de boire ?
Un shoot, par exemple ?
Le dernier.
Et basta.


Je ne suis pas là, ma belle, pour concurrencer quel que Guibert que ce soit.
Je ne suis pas là pour vendre ou négocier un virus.
Sais-tu, ma garce, espèce de salope, le nombre de nuits que j'ai traversées, solitaire, pendant que, dans une chambre d'hôpital, à quelques rames de métro, elle perdait, nuit après jour, ses dernières défenses, les immunitaires, les globules, les plaquettes jusqu'à sa moelle épinière.
Sais-tu, espèce de conne, combien je n'ai su traduire par les mots, dans ce que tu appelles un livre, cette souffrance, la sienne, la mienne, mais jamais la nôtre ?
As-tu idée, ou son embryon, de la mort qui te prend, volontaire, mais te laisse seul, vivant parmi les ombres ?
Les chiens.
De ta race.

- 5000 exemplaires. Vous savez, ce serait très satisfaisant. 5000 exemplaires, pour un premier roman, c'est .. Vous connaissez des critiques littéraires ?

Non.
Je n'en connais pas.
Et ne veux pas en connaître.

Pas grave, elle me reparle de Guibert - cet homme qui avant de crever écrivit que le Sida ne mourrait pas avec lui - que les gens de Gallimard, ben, vont pas être contents.
Que je dois m'attendre à l'odieux.
Dans les critiques et les commentaires.
Du roman.
Le "mien".

- Vous êtes prêt, me demande-t-elle ?
- A quoi, au juste ?

Elle se fait plus précise.
On me posera de tas de questions, de vie privée, je n'aurai plus, que ma séropositivité - texto - sera jetée aux lions !

- Alors ? ... Vous êtes prêt ?

Oui.
Mais pas avec toi.

- C'est un beau roman, dit-elle encore. La démarche est différente de celle de Guibert. Il y a la même pudeur. Mais ... Mais elle est différente ...

Tu veux dire, peut-être, Arlette, que c'est comme les Dunhill.
Mais ...
... Que les Benson, "tu pourrais".
Que c'est la même odeur.
Différente.
Mais pareille.
Pourvu qu'il y ait du corps, "n'est-ce pas" ?
Du corps, par la chair.
Par la chair, appâtée.


- Je pensais vous publier dans notre collection "La Compagnie Des Mots". Une collection .. Moins commerciale.

J'ai la nausée.
Je voudrais sortir, tu sais.
Vite.


- Vous serez dans les trois ! Les trois premiers romans sélectionnés par les critiques, sur les soixante qui sortent chaque année ..

Mon pauvre Léo.
Si tu savais !
Comme je suis désolé.

- Mais il va falloir aller très vite ! Gallimard, Guibert ...

Pour tout.
Je suis désolé.

- En janvier 1993, il sera publié.

Rien.
Je ne dis rien.
C'est fini.


Je m'en veux.
Quand je pense à ces nuits.
De Gin.
Tonic.
Pathétiques.

Quand je pense à ton regard.
Troué.
Ta vie s'envoler, nuit après jour.
Je m'en veux.

Plus jamais de ma vie, je n'écrirai, je te le promets.
Je te dois bien ça.
Tu méritais tellement mieux qu'un manuscrit sous Gin Tonic, ou bien pire, un manuscrit que je bégayais la nuit, pendant qu'à La Salpétrière sous morphine tu tentais de t'endormir.
Et le 26 octobre 1991, mourir.

Elle fumait, Arlette, des Dunhill.
Rouges et longues..
Je n'ai pas osé lui dire que ce manuscrit était une merde.
Sans nom.
Un torchon imbibé, intitulé :
"Le Malapo."

C'était un jour de Saint-Valentin.
Le 14 février 1992.
Une Maison d'Édition.
A Paris.

Suite à ce jour, je n'entendis plus jamais parler d'Arlette.
Depuis ce jour, plus jamais je n'écrivai sous alcool.



podcast

 

03:17 Écrit par Josey Wales dans Confession, Livre | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : manuscrit, dunhill, maison d'édition, comité de lecture, sida, alcool, hervé guibert |

19/05/2008

Pas Même Un Chat De Gouttière

Dead Like Me 

Il me demande ce que je vais faire.

Je tente de faire diversion.
Lui invente ma journée.
Lui invente, tant je ne fais rien.
Cloîtré du matin au soir.

Mais rien à faire, il insiste, il veut savoir, et je ne peux me dérober, moi qui voudrais le garder, le garder encore un tout petit peu.

Je marque un temps de silence, prends ma respiration, puis lui dis que j'ai pris une décision, que je ne reviendrai pas dessus, que voilà, je vais devenir comme les autres : un tueur.
"Un quoi, tu dis ?"
"Un tueur .." Je répète.

Il me demande si c'est une plaisanterie, que si c'est le cas, alors vraiment ça n'est pas drôle ; mais non, je lui réponds que non, ça n'est pas une plaisanterie, c'est la vérité, je vais devenir un tueur, impitoyable et sanguinaire, et pis c'est tout.

Je le sens, il est interloqué, hésite encore à me prendre au sérieux, cherche de l'air, des mots, des arguments de plomb, me dit que non, ah non ça n'est pas possible, je ne peux pas faire ça, pas moi bordel de merde, et puis de toutes les façons, je ne pourrai pas ..
"Et pourquoi ? Pourquoi je ne pourrais pas ? Tu peux me le dire ?"
"Mais ... Mais parce que ce n'est pas toi !"
"Qu'en sais-tu ?"

Au bout du fil, je le devine, ça y est, il perd pied, il tangue, vacille, mais une fois encore se reprend, m'assurant que je ne dois pas, que je ne peux pas faire cela, et puis d'abord comment ?
Hein ?
Comment ferais-je pour devenir un tueur ?
"Très simple, je lui réponds. Il suffit de se décharger de tout ce qui m'encombre, m'aveugle, me distrait. De se décharger de tout sentiment. Voilà ! Ne plus aimer, ne plus être affecté par quoi que ce soit ni par qui que ce soit. Devenir froid. Plus encore que la mort."
"Mais c'est impossible ! Tu m'entends ? Hurle-t-il. C'est impossible ! Tu n'arriveras jamais à te décharger, comme tu dis, de tout sentiment ..."
"Bien sûr que si ! Et tu sais pourquoi ? Parce qu'il suffit de le vouloir. Et je le veux ..."

Il ne dit plus rien.
Estomaqué.
Je l'entends soupirer à plusieurs reprises.
La gorge se racler.
L'estomac se nouer.
Tout cela je l'entends.

"Mais pourquoi ? Dit-il tout à coup, résigné. Pourquoi devenir un tueur ?"
"Parce que dans ce domaine, je serai le meilleur !"
"Le meilleur ? Mais ... Ça veut dire ... Mais merde, ça veut dire quoi : Etre le meilleur ?"
"Etre seul, voilà ce que ça veut dire. Seul et sans attache. Ni Dieu, ni maître, ni femme, ni enfant. Pas même un compagnon. Pas même un chat de gouttière. Parce que rien, tu m'entends, il n'y a plus rien quand tu fais ce choix, emprunter ce chemin-là : la voie du tueur."

A nouveau, je marque un temps de silence.
Il faut qu'il comprenne.
Il est temps.
Comprenne qu'il est mort le type qu'il connaissait.
Ce type avec qui il fit les quatre cents coups.
Des trucs de fou.
Il est mort.
Définitivement.
Et toi, comme tous les autres, tu n'existes plus.
Il ne faut pas, il ne faudra surtout pas que tu croises mon chemin, demain.
Ni toi, ni personne.

"Tu devrais raccrocher" Je lui dis.
"Raccrocher ? .. Mais pourquoi ?"
"Parce que dans cinq secondes .... Je serai le meilleur !"


["Comment Je Suis Devenu Un Type Bien" - Manuscrit 2008 - Léo Tisserand]


podcast

20:52 Écrit par Josey Wales dans Essai | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : tueur, vouloir, personne, société, mort, manuscrit, the beginning of the end |

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu