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05/08/2008

A La Vie, Liés.

- Tu n'écris pas ce soir ?
- Non.
- Pourquoi ?
- J'ai rien à dire. Voilà pourquoi.
- Bernard Lavilliers, il dit qu'il faut écrire tous les jours !

Je l'ai rencontré, Bernard Lavilliers.
Deux fois.
La première à Aix-en-Provence.
La seconde à Marseille, quai de la Joliette.


A La Vie, Liés

- Tiens puisque tu en parles, tu savais qu'il avait fait le Viet-Nam, Bernard ?
- NON ?
- Ben si pourtant, il l'a fait.
- Il l'a fait .. Mais .. Mais en touriste !
- Ah ben oui ! ... Sauf que ..
- Sauf que quoi ?
- Ben sauf que quand il te raconte son périple vietnamien, on s'croirait dans un film d'Oliver "coke" Stone ! C'est plus du tourisme, c'est la guerre qui continue ! Avec notamment, j'me souviens, une plongée incroyable aux fins fonds de grottes creusées à mains nues, de troglodytes faits de terre et d'argile où s'entassaient femmes et enfants affamés, rescapés de Pol Pot, griffant le "marcel" de Bernard.
- Il serait pas un peu "mytho", Bernard ?
- Pas du tout !
- Ben si quand même !
- Non je t'assure ! Il ne l'est pas ! ... Il ne l'est pas car il croit !
- Il croit ?  .. A quoi ?
- A ce qu'il raconte, pardi ! Et à force de le raconter, encore et toujours, c'est comme s'il l'avait vraiment vécu, tu vois ?
- Oui .. Enfin, je crois .. Et il en a d'autres des ... des comme ça ?
- Plein ! Tiens par exemple : il a fait chauffeur de poids-lourds au Brésil ! Mais avec lui, c'est pas une partie de plaisir ! Ça devient très vite le "Salaire De La Peur" version Pampas ! .. Et pour échapper à la police - parce que j'sais pas comment il s'est démerdé, mais il a dû fuir le Brésil en catastrophe - il s'est réfugié au "Nica" ..
- Au "Nica" ? .. C'est quoi ça, le "Nica" ?
- C'est le "Nicaragua" ... Mais Bernard, lui, il dit : Le Nica .. Ne me demande pas pourquoi .. Sans doute doit-il connaître ce pays comme sa poche ! .. Ou une femme ...
- En fait, Bernard, c'est un Guide du Routard, mais vivant !
- Voilà oui ! Doublé d'un conteur ! Formidable conteur ! Un griot en quelque sorte ! Tu lui donnes un pays, n'importe lequel, même un qui n'existerait pas, la Corrèze Équatoriale par exemple, eh bien même pas peur, c'est parti mon Kiki, voilà l'Bernard qui te le raconte, en long, en large, et en travers, le pays imaginaire. Avec par-ci, par-là, un p'tit coup de couteau dans le ventre ; un sorcier vaudou, maléfique ; une fille des rues, de joie, plus belle encore qu'une chanson de Caetano Veloso ; un ami accroché au bar qui n'sait dire que ces trois mots : "je t'aime" ; et bien sûr, trois bouteilles de Tequila, que plus loin tu vomiras dans les "poubelles, belles, belles" ...

Le soir, à toi aussi, je te racontais des histoires.
Y'avait des loups, des cochons, des taureaux et des canards.
J'ai appris dernièrement que tu vivais près de sangliers.
Et de trèfles à quatre feuilles.
Par milliers.
Je t'aurais bien appelé, dimanche, pour ton anniversaire, tes quatre ans.
Mais je ne suis pas certain que ta maman en aurait été ravie.

- Toi aussi, tu racontes des histoires, finalement !
- Non.
- Ben si !
- Non, je te dis ! Je ne raconte pas d'histoires, je m'en fais. Des histoires. C'est différent !
- Tu te fais du cinéma, quoi !
- Voilà oui. Je me fais du cinéma.

"Tu fais chier avec tes films !" ELLE m'avait dit.
Comme si ELLE voulait me faire comprendre ce que je savais déjà, depuis si longtemps, que la vie, c'est pas du cinéma.
C'est pas du rêve.
C'est du brut.
Alors redescends sur Terre.
Chéri.


- Tu vois Ingrid Bergman ?
- Je ne peux répondre à cette question, tu le sais bien.
- Pourquoi ?
- Ne fais l'idiot ! Tu sais très bien pourquoi !
- De toutes les façons, si je peux discuter avec toi, ça veut dire que ...
- Non, ça ne veut rien dire du tout ! ... Juste que je suis le fruit de ton imagination ou de ta folie. Rien d'autre ..

Pourquoi les anges - est-ce un ange d'abord ? - n'entravent que dalle aux double-sens ?

- Quand je te disais : tu vois Ingrid Bergman ... C'était - comment dire ? - une expression. Ca voulait dire, tu la remets ?
- Pas très jolie comme expression !
- J'suis d'accord .. D'autant plus que ça ne marche pas avec toutes les femmes.
- Oh !
- Mais tu es prude, ma parole !
- Oui ! ... Et alors ?
- Alors rien .. Bon, je disais, tu vois Ingrid Bergman comme elle était belle ?
- Dans quel film ?
- Dans TOUS ses films ! ... Eh bien ELLE ..
- ELLE était plus belle encore ?
- Non. Plus troublante.

Elle se tait.
Regarde le ciel.
Longtemps.

Plus tard, elle me dit :

- Pourquoi n'essaies-tu pas de la reconquérir ?
- Comment veux-tu que je la reconquière, alors que je ne sais même pas comment j'ai fait pour la conquérir.
- Non ça n'est pas ça. Tu aimes trop les histoires. Les grottes du Vietnam. Tu aimes trop le cinéma. Le tragique. Le désespoir. Tu es comme Rick Blaine dans Casablanca. Un homme qui se fuit. Un sentimental. Qui laisse partir son Ilsa Lund, son Ingrid Bergman.
- Avec son mari.
- Oui. Avec son mari.

Mais parce qu'il a une raison de la laisser partir.
Il a compris, quoi qu'il arrive, qu'ils sont et resteront à la vie, liés.

Jusqu'à la mort.


Découvrez Bernard Lavilliers!


00:32 Écrit par Josey Wales dans Essai, Shock Corridor | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : bernard lavilliers, vietnam, brésil, rick blaine, ilsa lund, ingrid bergman, amour |

 
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