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19/05/2008

Pas Même Un Chat De Gouttière

Dead Like Me 

Il me demande ce que je vais faire.

Je tente de faire diversion.
Lui invente ma journée.
Lui invente, tant je ne fais rien.
Cloîtré du matin au soir.

Mais rien à faire, il insiste, il veut savoir, et je ne peux me dérober, moi qui voudrais le garder, le garder encore un tout petit peu.

Je marque un temps de silence, prends ma respiration, puis lui dis que j'ai pris une décision, que je ne reviendrai pas dessus, que voilà, je vais devenir comme les autres : un tueur.
"Un quoi, tu dis ?"
"Un tueur .." Je répète.

Il me demande si c'est une plaisanterie, que si c'est le cas, alors vraiment ça n'est pas drôle ; mais non, je lui réponds que non, ça n'est pas une plaisanterie, c'est la vérité, je vais devenir un tueur, impitoyable et sanguinaire, et pis c'est tout.

Je le sens, il est interloqué, hésite encore à me prendre au sérieux, cherche de l'air, des mots, des arguments de plomb, me dit que non, ah non ça n'est pas possible, je ne peux pas faire ça, pas moi bordel de merde, et puis de toutes les façons, je ne pourrai pas ..
"Et pourquoi ? Pourquoi je ne pourrais pas ? Tu peux me le dire ?"
"Mais ... Mais parce que ce n'est pas toi !"
"Qu'en sais-tu ?"

Au bout du fil, je le devine, ça y est, il perd pied, il tangue, vacille, mais une fois encore se reprend, m'assurant que je ne dois pas, que je ne peux pas faire cela, et puis d'abord comment ?
Hein ?
Comment ferais-je pour devenir un tueur ?
"Très simple, je lui réponds. Il suffit de se décharger de tout ce qui m'encombre, m'aveugle, me distrait. De se décharger de tout sentiment. Voilà ! Ne plus aimer, ne plus être affecté par quoi que ce soit ni par qui que ce soit. Devenir froid. Plus encore que la mort."
"Mais c'est impossible ! Tu m'entends ? Hurle-t-il. C'est impossible ! Tu n'arriveras jamais à te décharger, comme tu dis, de tout sentiment ..."
"Bien sûr que si ! Et tu sais pourquoi ? Parce qu'il suffit de le vouloir. Et je le veux ..."

Il ne dit plus rien.
Estomaqué.
Je l'entends soupirer à plusieurs reprises.
La gorge se racler.
L'estomac se nouer.
Tout cela je l'entends.

"Mais pourquoi ? Dit-il tout à coup, résigné. Pourquoi devenir un tueur ?"
"Parce que dans ce domaine, je serai le meilleur !"
"Le meilleur ? Mais ... Ça veut dire ... Mais merde, ça veut dire quoi : Etre le meilleur ?"
"Etre seul, voilà ce que ça veut dire. Seul et sans attache. Ni Dieu, ni maître, ni femme, ni enfant. Pas même un compagnon. Pas même un chat de gouttière. Parce que rien, tu m'entends, il n'y a plus rien quand tu fais ce choix, emprunter ce chemin-là : la voie du tueur."

A nouveau, je marque un temps de silence.
Il faut qu'il comprenne.
Il est temps.
Comprenne qu'il est mort le type qu'il connaissait.
Ce type avec qui il fit les quatre cents coups.
Des trucs de fou.
Il est mort.
Définitivement.
Et toi, comme tous les autres, tu n'existes plus.
Il ne faut pas, il ne faudra surtout pas que tu croises mon chemin, demain.
Ni toi, ni personne.

"Tu devrais raccrocher" Je lui dis.
"Raccrocher ? .. Mais pourquoi ?"
"Parce que dans cinq secondes .... Je serai le meilleur !"


["Comment Je Suis Devenu Un Type Bien" - Manuscrit 2008 - Léo Tisserand]


podcast

20:52 Écrit par Josey Wales dans Essai | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : tueur, vouloir, personne, société, mort, manuscrit, the beginning of the end |

19/04/2008

C'est La Faute Aux Matons

228 Broken Flower

Dans la maison, il s'engouffre.
Le vent.

Elles claquent, les portes, les fenêtres, et moi, je laisse faire.

Je tambourine sur mon clavier.
Noir.
Je cherche les mots, les points, les virgules, combat quotidien, perdu d'avance, je ne suis pas un écrivain, et même, je le sais bien, lui pareil, l'écrivain, il lutte, il les cherche, mais rarement les trouve, les mots, les points, les virgules.
Tout ce merdier qui s'ingénie à ne jamais, ou presque, tomber juste.

Tu f'rais mieux de le bousiller, ton clavier, et foutre le camp ... où ? je ne sais pas, on verrait bien, les pieds, c'est pas fait pour les chiens.

On irait, tiens, dans la nature.
Là où les mots sont inutiles.

Dans la nature, la vraie, me disais-
tu, tu ne survivrais pas, toi ; et je te répondais, que j'avais bien, jusqu'ici, survécu à la nature particulièrement hostile de celui-ci, le monde dit civilisé, celui du travail, de la compétition permanente, oui mais ..

.. Oui mais de ce monde, tu en connais les règles, m'achevais-tu, alors que dans l'autre, le naturel, le sauvage, là, de règles, il n'y en a pas.
Pas vraiment.
Enfin, ce ne sont pas les nôtres ..

Et l'instinct, celui de survie, qu'en fais-tu mon amour ?
Crois-tu que je perdrais l'équilibre, moi l'éternel funambule, maladroit certes, mais toujours, encore, regarde, sur le fil.
Du rasoir, cela va sans dire.

Dans la maison, il s'engouffre.
Le vent.

Et je les regarde, les cartons, les valises, les sacs plastique.
Je les regarde, immobile que je suis, et je ne sais, je ne peux m'y résoudre.
A partir.

"Pourquoi ? ... Pourquoi ne vous êtes-vous pas battu ?" M'avez-vous demandé.

Parce que je savais que ... Enfin ... Si je vous la montrais, en photo, j'en suis sûr, vous comprendriez, mais ...

"Après tout,
elle revient, non ? Avez-vous ajouté. Pourquoi, à votre avis ?"

Je vous ai parlée des photos ?

Non, hein ...


Alors parlons-en, de ces maudites photos ..
Celles dont j'espérais qu'elle me montrerait.
Ces photos empaquetées que j'avais entr'aperçues, en haut, à gauche, roupillantes dans la grande et si fascinante armoire.

Je lui avais demandée si, dans cette armoire, je pouvais y poser les miennes.
Voilà comment je sus qu'elles y étaient, les siennes.

Oui, j'attendais ce moment, mais, comme il tardait un peu, un peu trop, je fis, un soir, ce que je détestais faire :
Je farfouillai dans ses photographies.
Je m'en voulais de le faire, je me trouvais sale, vraiment sale.

Je n'y cherchais pas des photos de mariage, non, tant je sais qu'elles peuvent être trompeuses ; je cherchais des photos de presque tous les jours, toutes simples, et je les trouvai.

Une à la neige, l'autre au soleil.
Un soleil que je connaissais bien ...
Méditerranéen.

Sur les deux clichés, un homme, un enfant, une femme.

Le voilà donc, cet homme.
Cet homme, ce mari qu'elle a "quitté".

C'est effrayant ce que je ressentis, en découvrant ces photos.
Comme un sentiment d'impuissance.
Mais ne l'avais-je pas cherché ?

Je ne suis pas cet homme, pensais-je, je suis différent, tellement pas pareil, à l'opposé peut-être ; je suis, me dis-je en le voyant cet homme imposant, un petit homme, pas sécurisant, pas rassurant, je ne saurai pas lui donner, à cette femme, ou pas bien, pas comme il faut, vous comprenez ?
Comprenez-vous que lorsque je les ai vus tous les trois, unis, souriants, je me suis dit, qu'elle s'était juste absentée, voilà, absentée, et cela, je l'avais vu dans son regard, je vous l'assure, et je me suis convaincu que rien, je n'y pouvais rien, à moins d'être un super héros, ou alors, un type vachement rigolo ...

"Vous êtes un homme pourtant ! Avez-vous dit ... Eh si, vous en êtes un ! ... Etes-vous sûr qu'elle cherche un tel homme, celui que vous décrivez : rassurant, sécurisant ? ... Pourquoi vous êtes-vous mis ça dans la tête ?"

Je ne sais pas.
A cause de mon père, peut-être.
Qui aimait bien Jean Gabin et Lino Ventura.
Enfin, des hommes quoi ...
Mais je n'ai pas pensé à vous le dire.
Après-demain, peut-être.

Parce que oui, c'est moi, c'est bien moi qui me suis mis ça en tête, les mots "sécurisant" et "rassurant".
Me suis dit que c'est cela qu'elle (re)cherchait chez un homme.
C'est, du moins, l'impression qu'elle me donna.

Vous avez raison, vous ne le dites pas, mais je vous entends penser que je ne sais pas me voir tel que je suis.

"Il y a chez elle, quelque chose qui la fait souffrir : tant il y a, apparemment, une différence entre ce qu'elle veut et ce qu'elle désire !"

Je n'y avais pas pensé ...
Enfin, pas comme ça.

J'aurais pu vous répondre, vous avouer, que moi, je la désire autant que je la veux, toujours, encore, tout le temps, j'aurais pu vous dire combien j'espère, encore, toujours, tout le temps.
Mais espérer, ne suffit pas.
Se battre, mais vous l'avez dit.

"Vous rendez-vous compte qu'elle était, qu'elle est raide dingue de vous ? Pour agir comme elle l'a fait ..."

Oui, je m'en rends compte.
Enfin, je l'ai vécu.
J'étais aussi émerveillé que sur le cul.
Mais désormais, voyez-vous, le déménagement approchant, la voici moqueuse, aérienne en pyjama chinois, et moi, je ne sais plus, une nouvelle fois désarçonné, je ne sais toujours pas ce qu'il faut faire.

"Restez tel que vous êtes !" M'avez-vous dit.

Quoi ?
Comme maintenant ?
A regarder ces cartons ?
Entendre les portes et les fenêtres qui claquent ?
Et sentir le vent s'engouffrant dans cette maison ?

Je sais, je fais le con, rien que pour vous embêter.
J'aime bien ça, faire le con.
Ca me détend.

J'aime la faire rire, vous savez.
Et vous aussi, par la même occasion.
J'aimerais, voilà, être un peu plus léger, déchargé et non délesté, oui, j'aimerais être joyeux, mais trop souvent, je le tais, mon rire, alors qu'il bat, il est là, ça vient de loin, de l'enfance ; la gravité c'est bien joli, mais sans légèreté, c'est caca-pouêt !

Je ne sais pas pourquoi
(ma mère ?) je me laisse toujours bouffer par cette peur quasi congénitale, la peur de ne pas être à la hauteur, d'être à côté, de la plaque, de dire une énormité, de (lui) déplaire, d'être présent quand il faudrait être absent, absent quand il faudrait être là.
C'est dans ces moments-là, que le rire me quitte.
Ou plutôt, que je ne sais le faire briller.

Vous savez quoi ?

C'est la faute aux matons.

Ceusses qui me détiennent, gardent la prison, la mienne, celle que je me suis construite, amer, et que je tente de détricoter chaque lundi avec vous.

Dans la maison, il s'engouffre.
Le vent.
Mais je m'en fous.
Oui, je m'en fous bien.
Puisqu'elle rentre ce soir.
Elle et son pyjama chinois.
Puisqu'elle rentre ce soir et qu'après-demain, par vos silences, vos questions, je me vois.


podcast

17:30 Écrit par Josey Wales dans Introspection | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : psychothérapie, photographies, homme, vouloir, désirer, prison |

 
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